Marjane Satrapi à Radiopolis

De toutes les facettes de Marie Curie, interprétée par Rosamund Pike, c’est celle de la scientifique butée et ingénieuse que Marjane Satrapi préfère.
MK2 Mile-end De toutes les facettes de Marie Curie, interprétée par Rosamund Pike, c’est celle de la scientifique butée et ingénieuse que Marjane Satrapi préfère.

Si jamais vous rêvez de consulter et surtout de manipuler les carnets de Marie Sklodowska Curie, ou ceux de son mari, Pierre Curie, sachez qu’il vous est possible de le faire en vous rendant à la Bibliothèque nationale de France. Mais vous devrez vous armer de patience, et prendre autant de précautions que lors d’une visite du site de la centrale nucléaire de Tchernobyl : ils sont hautement radioactifs. Et ils le seront pour des centaines d’années.

N’est-ce pas là une brillante métaphore de la personnalité exceptionnelle de cette physicienne et chimiste française d’origine polonaise, et de son influence ? Car la découverte du radium et du polonium (clin d’œil amical à son pays natal), deux éléments qui ont transformé le monde, a aussi mis en lumière sa farouche détermination, elle que ses capacités ont conduite vers les plus hauts sommets, suscitant au passage beaucoup de jalousie. Dans la France de la fin du XIXe siècle, une scientifique de sa trempe ne passait pas inaperçue. Mais Pierre Curie, lui-même jeune physicien, était davantage ébloui qu’intimidé, d’où son alliance avec elle, et pas seulement maritale.

C’est du moins l’interprétation qu’en offre Marjane Satrapi (Poulet aux prunes, The Voices) dans Radioactive, un film biographique éclairant l’époque la plus marquante de la trajectoire personnelle et professionnelle de cette chercheuse deux fois nobélisée (en 1903 et en 1911), dans deux disciplines différentes. Tout cela en étant immigrante dans un pays prêt à l’accueillir, mais sans choquer les bonnes âmes, et surtout sans se plaindre des moyens qu’on lui offre (parfois !), jamais à la hauteur de ses ambitions.

De toutes ces facettes, c’est celle de la scientifique butée et ingénieuse que Marjane Satrapi préfère, elle dont l’enfance en Iran avec la Révolution islamique en toile de fond est maintenant connue du monde entier depuis la bande dessinée et le film Persepolis. « Marie Curie n’a rien fait pour être femme et immigrante : femme, elle avait une chance sur deux ; immigrante, elle n’avait pas le choix [afin de poursuivre ses études], dit celle qui vit en France, très loin de son pays natal. Quant à la scientifique, elle a fourni tous les efforts nécessaires. » Une ambition que la cinéaste partage, ayant grandi auprès de parents qui lui ont inculqué le désir d’être « une femme forte, indépendante, avec pour modèles Simone de Beauvoir et Marie Curie ».

Jamais devenue philosophe ni scientifique, Marjane Satrapi demeure une cinéaste en quête de bonnes histoires. Pas nécessairement celles inspirées de sa propre vie, ou fruits de son imagination, mais qui la conduisent « vers un monde où [elle n’irait] pas forcément ». Car même si elle avait fait un joli clin d’œil à Marie Curie dans Persepolis, l’idée d’un biopic ne lui serait jamais venue. Et encore moins celle de faire un film abordant un sujet aussi abstrait que la radioactivité. « La science, c’est très excitant en soi, mais comment la montrer ? C’est un travail de répétition, comme si vous me filmiez pendant la préparation d’un film : vous allez me voir réfléchir et regarder un mur ! »

C’est ce qui explique sa quête d’une esthétique singulière, qu’elle définit comme « une recherche de la réalité à travers le prisme de la beauté », et qui domine dans Radioactive, afin « que tout soit magnifique avant d’être réaliste ». Ce qui ne l’a pas empêchée, tout comme l’actrice anglaise Rosamund Pike (Gone Girl, Beirut, Hostiles), qui incarne avec panache la célèbre scientifique, de renouer avec les notions de chimie et de physique.

Montrer l’invisible

Mais il fallait, d’abord et avant tout, « rendre la science sexy », et surtout « montrer des choses invisibles, comme l’énergie et la radioactivité ». D’où les nombreux stratagèmes de la cinéaste pour faire irradier cette figure historique bien connue pour ses découvertes, mais beaucoup moins pour ses combats personnels. Dont une hostilité ouverte teintée de xénophobie après la mort de Pierre Curie alors qu’elle avait entamé une liaison avec Paul Langevin, un physicien — et homme marié — qui partageait son laboratoire.

Et pour recréer le Paris de l’époque, Marjane Satrapi a trouvé en Hongrie, et particulièrement à Budapest, un espace qui lui offrait à la fois authenticité et beauté. « Le centre historique de Budapest ressemble beaucoup à Paris [inspiré des travaux du baron Haussmann dans la capitale française au milieu du XIXe siècle avec ses édifices imposants et ses grands boulevards] et, comme la Hongrie fut un pays communiste, on ne pouvait arracher les vieux parquets et les vieilles boiseries des appartements pour faire plus moderne, comme en France. Alors, si vous cherchez un parquet 1900, vous le trouverez en Hongrie. »

À ce souci du détail s’ajoutait aussi une volonté d’aller au-delà de la supériorité scientifique du personnage, n’adoucissant jamais son tempérament abrasif. Ponctué de multiples bonds en avant, le récit biographique s’accompagne de parenthèses illustrant l’évolution des découvertes des Curie, des essais nucléaires dans le désert du Nevada aux premières radiothérapies à Cleveland en passant par la catastrophe de Tchernobyl.

« Je n’aurais pas fait le film sans ces flashforwards, précise Satrapi, qui a appris bien après la lecture du scénario de Jack Thorne qu’il s’était inspiré d’une biographie illustrée de Lauren Redniss. Ça aurait été d’une grande malhonnêteté historique et intellectuelle. Marie Curie n’a pas inventé la radioactivité, elle existait déjà dans la nature, mais je voulais remettre en question ce que nous en avons fait comme êtres humains. On a trouvé un traitement contre le cancer, mais la même chose peut le donner. »

En ces temps de pandémie, ses réflexions résonnent encore plus fort, la cinéaste ayant fait les frais du désordre que la COVID-19 a créé dans le monde, y compris culturel, la sortie de Radioactive en France ayant été prévue le 11 mars dernier, quelques jours avant le grand confinement. « Malgré tout, j’ai eu de la chance, car j’ai pu finir mon film. Imaginez tous ces films pas terminés, avec des assureurs qui ne payent pas. Bien des gens sont dans des situations pires que la mienne. » Sans doute pas scientifique, mais assurément philosophe, Marjane Satrapi.

Radioactive sortira en salles et en VSD le 18 septembre.