Les errances et les fracas du monde

Dans <em>Nomadland</em>, Frances McDormand offre la magistrale interprétation d’une sexagénaire qui, au cours de la récession de 2011, prend la route avec sa caravane après la mort de son mari.
Photo: Courtoisie du TIFF Dans Nomadland, Frances McDormand offre la magistrale interprétation d’une sexagénaire qui, au cours de la récession de 2011, prend la route avec sa caravane après la mort de son mari.

C’est un peu la revanche d’une cinéaste injustement flouée. En vue des Oscar et des grands prix 2018 aux États-Unis, les distributeurs n’avaient pas misé sur The Rider de la Sino-Américaine Chloé Zhao, un des meilleurs films de l’année. Écarté par des esprits frileux en un cru qui manquait de réalisatrices. Erreur ! Or, en fin de semaine, son Nomadland (repris au TIFF) remportait le convoité Lion d’or à la Mostra de Venise, tremplin vers les Oscar.

Adapté du livre de Jessica Bruder, il montre à quel point Chloé Zhao (à qui on doit aussi Songs My Brothers Taught Me), avec son regard sensible sur les laissés-pour-compte et sa capture des horizons immenses de l’Amérique, est une des voix les plus originales de l’heure. Frances McDormand y offre la magistrale interprétation d’une sexagénaire qui, au cours de la récession de 2011, prend la route avec sa caravane après la mort de son mari, croisant le chemin d’autres nomades des temps modernes (certains jouant leur propre rôle). Le film aborde la solitude, la liberté, la précarité des petits boulots, la solidarité, offrant avant tout une ode à l’humanité dans un road movie de survivance qui démystifie — tout en l’exaltant à plein paysages magnifiques — le rêve américain.

On voyait aussi au TIFF le lauréat du Lion d’argent de la Mostra : le violent et percutant Nuevo Orden, du Mexicain Michel Franco. Cette histoire sur le crime et la corruption d’un Mexique qui oppose des révolutionnaires pauvres aux riches assis sur leurs privilèges est livrée avec un style et un rythme implacables. On sent bientôt le procédé, mais le coup de poing est fort et les questions posées, insolubles.

Le Français François Ozon nous revient avec Été 85, en roulant dans ses propres ornières, mais avec un film à la fois lumineux et sombre (adapté du roman d’Aidan Chambers) qui aborde les rives du premier amour sur un bord de mer ensoleillé. La chimie évidente entre les deux protagonistes (Félix Lefebvre et Benjamin Voisin), la sensualité des gros plans, les accents burlesques et un parfum de suspense pimentent le mélange des genres qu’Ozon maîtrise à défaut de le réinventer.

Comment passer sous silence le documentaire chinois de Hao Wu 76 Days, sur les débuts de la pandémie de COVID-19 à Wuhan, qui frappait surtout les personnes âgées, formidablement filmé à l’hôpital ? Les premières séquences, montrant les membres du personnel vêtus en scaphandriers faisant face au flot de nouveaux patients qui se bousculent pour entrer, sont surréalistes. Les liens formés entre les infirmiers et les malades au fil des jours se voient captés avec une humanité tissée d’humour.

On oublie qu’il s’agit d’un documentaire tant les destins des uns et des autres semblent taillés à même le motif de la fiction. Certains mourront, d’autres seront rendus à leur famille, un enfant naîtra au milieu de cette frénésie. Film hommage au personnel soignant qui tente l’impossible et perd la partie parfois en s’excusant auprès des enfants endeuillés, 76 Days nous fait pénétrer le monde qui est devenu le nôtre. Le cinéma commence à en témoigner.