Explorer la différence

Le grand intérêt du documentaire <em>Inconvenient Indian</em> de Michelle Latimer est son abord lucide des zones floues de l’identité des Autochtones.
Photo: TIFF Le grand intérêt du documentaire Inconvenient Indian de Michelle Latimer est son abord lucide des zones floues de l’identité des Autochtones.

Qu’est-ce qu’un Autochtone ? Pas nécessairement un être humain superposé à l’image qu’on s’en fait. Détricotant les mythes, un documentaire canadien présenté au TIFF, Inconvenient Indian de Michelle Latimer, expose les zones floues de l’identité.

Il est adapté de l’essai éponyme de Thomas King, ici suivi au fil de ses méditations. Ce Canado-Américain aux ascendances cherokee, grecque et allemande est un ardent défenseur de la cause des Premières Nations, auxquelles il s’identifie à travers maints écrits et productions télé. Quant à Michelle Latimer, actrice, écrivaine et cinéaste née à Thunder Bay, ses racines sont algonquines et métisses.

Les voici réunis dans cette aventure cinématographique penchée sur les relations entre Amérindiens et Blancs depuis le XVIe siècle. Le documentaire démontre comment la culture colonisatrice, les westerns en particulier, a façonné l’image de l’Autochtone, au point de plonger bien des membres des Premières Nations en plein drame existentiel. Le folklore les veut porteurs de plumes et arcs en main sur un cheval fougueux, en train d’affronter le tir des cow-boys. Comme c’est collant, un mythe.

Le grand intérêt du documentaire, porté par les réflexions de King, est ce questionnement sur le « qui suis-je ? » de descendants des premiers habitants de l’Amérique du Nord. « Hollywood a une longue histoire d’amour avec les Indiens », dit King, pince-sans-rire. Les premiers peuples ont été réinventés, d’autant plus que leur histoire (sans l’écriture) fut effacée. Et le film d’expliquer à quel point les archétypes ont été construits avec des peurs et des artefacts de costumes et de pipes qui parlent peu.

« On n’a pas l’air des Indiens du XIXe siècle. Ça nous rend invisibles », dit King. Sans leurs plumes, l’imaginaire occidental n’a que faire d’eux. Avec des images d’archives, des extraits de westerns et du Nanook of the North de Flaherty, mais aussi des balades à travers le Canada et les États-Unis, des entrevues d’artistes et d’Amérindiens ayant survécu au laminage des abominables pensionnats autochtones, The Inconvenient Indian ratisse large. Latimer (coiffée d’une peau de coyote) et King ont beau parfois circuler à Toronto dans un taxi jaune, le documentaire affiche ses côtés classiques. Il résonne pourtant comme un cri pour la mémoire, pour la terre et pour la reconnaissance d’une identité égarée. Un rap écrit par King, I Am Not the Indian You Had in Mind, interprété par Snotty Nose Rez Kids, résume en clôture le blues tragique de ceux qui réclament de vivre au XXIe siècle, sans leurs tuniques à franges, mais différents et debout.

  

Au TIFF, plusieurs films témoignent de ce droit à la différence. Grand sujet de l’heure, exploré sur bien des tons. Ainsi le documentaire québécois No Ordinary Man d’Aisling Chin-yee et Chase Joynt, fascinant portrait posthume du musicien de jazz américain Billy Tipton, né en 1914. À sa mort en 1989, les thanatologues ont découvert qu’il était une femme camouflée sous des habits d’homme. Les mentalités du temps et son introversion ne lui avaient guère permis de changer de sexe. Émoi général, surtout pour sa femme (qui l’ignorait… improbable vie de couple…) et ses fils adoptifs. Des acteurs transgenres réinterprètent son rôle avec sensibilité. Mais c’est surtout le témoignage de son fils Billy Jr. qui bouleverse. Son père, qui avait refusé tous soins médicaux pour éviter les découvertes du personnel hospitalier, est décédé dans ses bras. Aujourd’hui un homme mûr, Billy Jr. semble porter la charge de souffrance muette du personnage de mystère qui l’avait élevé avec tant d’amour.

  

Dans la fiction israélienne, Here We Are de Nir Bergman, sous label Festival de Cannes, c’est d’autisme qu’il est question. Un jeune homme dans la vingtaine couvé par son père artiste peintre divorcé devra apprendre à voler de ses propres ailes. Ce road movie d’errance tout en finesse — le père (formidable Shai Avivi) refuse qu’Uri soit placé dans un centre adapté et se sauve avec lui — nous fait traverser le territoire d’Israël. Leur duo fusionnel constitue une magnifique relation d’amour en peur de rupture, tissée d’humanité, de non-dits et de déchirements. Le tout, sur une réalisation fluide à travers une justesse de regard qui impressionne.

Car il n’y a pas que des productions hollywoodiennes au TIFF, plusieurs films indépendants valent vraiment le détour. À découvrir en ligne par qui veut explorer des chemins de traverse. Et pourquoi pas ?