Une 45e édition du TIFF changée par la pandémie

Le spectacle «American Utopia» de David Byrne, capté par Spike Lee, semble offrir une vision soudain bien optimiste du monde.
Photo: TIFF Le spectacle «American Utopia» de David Byrne, capté par Spike Lee, semble offrir une vision soudain bien optimiste du monde.

Dans la grand-messe du 45e TIFF, les conjectures vont bon train sur la pertinence et l’avenir d’un festival en grande partie virtuel. Est-ce que ça change les choses de ne pas sentir la pulsation d’une salle qui propulse un film au firmament ou en enfer par ses énergies regroupées ? Oui. Est-ce que l’atmosphère et la griserie des rencontres avec les stars et les grands artistes lors des conférences de presse in situ, celle de la rue King surexcitée et surpeuplée manqueront à la couleur du grand événement ? Encore oui. Ceux-là mêmes qui verront des projections dans quelques salles torontoises seront distanciés et masqués. Est-ce qu’une pépite cinématographique découverte par des spectateurs et des critiques seuls dans leur coin bénéficiera de l’effet festival ? Pas certain du tout.

En même temps, le rendez-vous s’affiche en ligne devant un public démultiplié devant ses écrans et par là, se démocratise. Il y a de fortes chances pour que le TIFF adopte à l’avenir une formule hybride. La COVID a tout changé.

Des maillages se dessinent en cette année pas comme les autres. Bien des films de Cannes (annulé) se voient lancés dans la Ville Reine ou à la Mostra de Venise, sous label cannois. Le microcosme des grands festivals se serre les coudes. Solidarité dans le malheur et désir de ne pas se laisser oublier.

Des géants comme Netflix ont pris congé de festival cette fois-ci. Plusieurs films n’ont pas encore de distributeurs, tant les calendriers furent bousculés. Bien des productions hollywoodiennes se voient décalées d’une année à cause du confinement printanier. Mais il y aura à boire et à manger au menu. Moins de films, certains oscarisables, comme on dit. Le TIFF perd au change des sources de revenu avec si peu de projections publiques, quand, par tradition, les Torontois adorent s’y réunir. Un personnel réduit à la portion congrue. Et vogue le navire…

Jeudi, son film d’ouverture était attendu avec fièvre quand même. Réalisé par l’Afro-Américain Spike Lee, place à la captation du spectacle American Utopia en 2019 de l’Anglo-Américain David Byrne, qui avait fait fureur sur Broadway. Mais Spike Lee n’est pas à Toronto, forcément. Les frontières sont bloquées.

C’est fou à quel point la pandémie change le regard porté sur une œuvre. Byrne, ex-fondateur du groupe Talking Heads si déjanté, avec ses nouveaux musiciens et danseurs sur scène, semble offrir une vision soudain bien optimiste du monde dans ses textes et chansons. Décalage temporel par rapport à nos affres de 2020.

Byrne n’est pas un mélodiste, mais ses méditations sur le devoir de changer le monde et soi-même, mi-parlées, mi-chantées, son appel à l’ouverture à l’autre, ses protestations contre les injustices envers la communauté noire, son plaidoyer pour la nécessité de voter trouvent leurs échos dans cette Amérique abîmée. Le spectacle est enlevant, joyeux, dansant, heureux, avec des musiciens, des danseurs inspirés.

Et Spike Lee derrière tout ça ? Son documentaire est une captation avec les limites du genre, mais des plans panoramiques percutants, d’émouvants gros plans sur les instruments, une caméra inventive dynamisent le concert pour l’écran. C’était une bonne idée de viser l’harmonie pour lancer le bal de cette édition inédite. Et American Utopia, attendu sur la plateforme HBO à la mi-octobre, a de quoi dérider des esprits chagrins.

Quelques coups de cœur

Ce festival nous offre aussi des coups de cœur. L’admirable Karnawal, de l’Argentin Juan Pablo Félix, opposant l’art salvateur à un univers de criminalité, est magistralement filmé et porté par l’interprétation exceptionnelle de l’acteur chilien Alfredo Castro en repris de justice séduisant et dangereux que sa femme et son fils suivent tant bien que mal. L’intrigue haletante entre ville et pampa se voit entrelacée par les merveilleux pas des danseurs de malambo, en appel de lumière…

La nuit des rois, de l’Ivoirien Philippe Lacôtre, coproduit au Québec, est une œuvre de force et de magie, dans le sillage des Mille et une nuits, transposée dans une prison d’Abidjan. Dans l’espoir de sauver sa peau, un jeune homme doit y raconter les méandres de sa filiation, de sa vie et de celle d’un illustre criminel devant des détenus qui miment l’action. Et on lève notre chapeau à l’inventivité du récit, au rythme du film et à la richesse des images.

À saluer aussi, les débuts de l’actrice afro-américaine Regina King dans One Night in Miami, après lancement à Venise. La facture du film est académique, mais en réunissant dans une chambre de motel, en 1963, d’après la pièce de Kemp Powers, quatre figures iconiques : Cassius Clay (Eli Goree), Malcolm X (Kingsley Ben-Adir), le chanteur soul Sam Cooke (Leslie Odom jr.) et le footballeur Jim Brown (Aldis Hodge), elle ouvre sur des discussions passionnées sur la négritude, la foi, l’engagement, la gloire, en gardant l’humanité de ses personnages. L’Amérique noire trouve sa voix dans leur cœur et sa pulsation sous ce regard féminin-là. Car le cinéma, sous une tribune ou une autre, ne cesse de témoigner des plaies et des espoirs des sociétés mises en scène. On le remercie d’abord pour ça.