«Slaxx»: tel est consommé qui croyait consommer

Derrière la forme faussement bonbon, le fond est là, réfléchi, cinglant. En effet, le film a énormément à dire sur le consumérisme érigé en religion.
Photo: Marlène Gélineau Payette Derrière la forme faussement bonbon, le fond est là, réfléchi, cinglant. En effet, le film a énormément à dire sur le consumérisme érigé en religion.

C’est le premier jour de Libby dans son nouvel emploi. Elle est excitée comme une puce. Et pour cause : depuis l’enfance qu’elle rêve d’intégrer la grande famille de CCC, ou Canadian Cotton Clothiers. Plus qu’une simple chaîne de boutiques branchées, CCC, c’est un parangon d’humanisme, un modèle de production éco-bio-socio-responsable. C’est d’ailleurs sur cette base que sera sous peu mis en marché le nouveau jean de CCC qui s’adapte automatiquement à toutes les tailles et silhouettes grâce à un coton intuitif révolutionnaire. Mise avec ses collègues en confinement total afin de préparer le plancher de vente en vue du lancement, Libby découvrira que le jean en question est non seulement intelligent, mais assoiffé de sang.

Avec la satire horrifique Slaxx, Elza Kephart pourfend, ou plutôt éviscère, l’industrie de la mode et le culte de la marque. En somme, la fictive CCC est au vêtement ce qu’Apple est à la technologie.

D’entrée de jeu, la cinéaste montréalaise, qui a coécrit le très, très mordant scénario avec Patricia Gomez, présente de jeunes employés convaincus de contribuer à l’avancement de l’humanité. Certes, il y a l’exception Shruti (Sehar Bhojani) : elle affiche un cynisme évident par rapport à la frénésie ambiante et se plaît à tourner à son avantage les diktats politiquement corrects qui régissent la conduite du personnel, mais justement parce qu’elle est consciente que ces diktats sont appliqués par pure hypocrisie (la bien-pensance woke n’est pas épargnée par les autrices). Il s’agit du personnage le plus intéressant, quoique tous les autres soient esquissés avec un souci appréciable d’établir, pour mieux s’en moquer, différents archétypes.

Ce qu’est Libby, héroïne idéaliste qui déchantera au cours d’une nuit d’horreur après qu’un jean animé d’une volonté propre eut entrepris de tuer le personnel coupé du dehors. Ici, Elza Kephart rend hommage, tout en le parodiant, au slasher, sous-genre du cinéma d’horreur où des protagonistes coupés du monde pour diverses raisons sont trucidés un par un.

À sa face même, la proposition pourra paraître ridicule, ce dont la cinéaste est manifestement consciente, aussi pousse-t-elle jusqu’au bout son concept, en y allant à fond dans le grand guignol sanguinolent.

À ce propos, les mises à mort, avec gore copieux et abondantes giclées d’hémoglobine, sont présentées avec un côté bricolé assumé et un sens calculé de l’outrance comique (les deux Evil Dead originaux viennent à l’esprit). Tout du long, Elza Kephart maintient un dynamisme visuel, un élan dans le mouvement d’ensemble. Elle tire en outre une interprétation adéquatement stylisée de la part de sa distribution de soutien. En gérant au cerveau lavé prêt à tout pour le bien de la compagnie, Brett Donahue se voit imparti de la courbe la plus flamboyante et il s’amuse ferme.

Pôle d’identification du public, Romane Denis est seule, et à dessein, dans la retenue, affichant une naïveté vouée à être ébranlée.

Tout y passe

Or, derrière la forme faussement bonbon (couleurs pimpantes de plus en plus exsangues dans la direction photo de Steve Asselin), le fond est là, réfléchi, cinglant. En effet, le film a énormément à dire sur le consumérisme érigé en religion. En entrevue, Elza Kephart confirmait d’ailleurs que la boutique elle-même a été conçue pour évoquer une église. Lors de sa visite, le fondateur de CCC fait figure de gourou patenté, avec fidèles l’écoutant béatement débiter de nobles banalités. En contrepoint, une scène ultérieure viendra déconstruire avec verve (ce dont Slaxx ne manque pas) ce tissu de mensonges.

Tout y passe : les conditions réelles de fabrication (qui s’appliquent à maints autres produits) qu’on se plaît à occulter, la mise en marché qui rameute les fidèles, l’influenceuse qui galvanise ces derniers, la foule convaincue d’avoir besoin de ce plus récent truc qui vient se masser devant le commerce… À nouvelle religion, nouvelle communion.

Sauf qu’ici, l’ironie veut que ce soit ultimement le consommateur qui est consommé. Pas pour tous les goûts, Slaxx, et assurément pas subtil… mais qui est friand d’un genre différent de critique sociale voudra y mordre à belles dents.

Slaxx (V.O. et V.F.)

★★★ 1/2

Comédie d’horreur d’Elza Kephart. Avec Romane Denis, Sehar Bhojani, Brett Donahue, Kenny Wong, Tianna Nori. Québec, 2020, 77 minutes.