«Jumbo»: la belle et la machine

Jeanne incarne, par le jeu de la métaphore, tous les marginaux de ce monde qui aiment hors des petites boîtes socialement acceptées.
Photo: AZ Films Jeanne incarne, par le jeu de la métaphore, tous les marginaux de ce monde qui aiment hors des petites boîtes socialement acceptées.

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? » Dans le film Jumbo, non seulement ce vers d’Alphonse de Lamartine est-il récité, mais il est au cœur de l’intrigue, en est le moteur. Ou enfin, les deux. On y suit Jeanne, la vingtaine, au gré d’une éducation sentimentale hors norme alors qu’elle s’éprend… d’un manège de fête foraine : la pieuvre, qu’elle a surnommée « Jumbo » — d’où le titre.

Entre une mère stupéfaite qui rejette cet amour inusité, un soupirant bien intentionné qui représente une certaine idée de la normalité et son beau manège qui l’enivre de plaisir, Jeanne incarne, par le jeu de la métaphore, tous les marginaux de ce monde qui aiment hors des petites boîtes socialement acceptées.

Cela étant, le fait d’être attiré sexuellement par une machine est une paraphilie documentée. En l’occurrence, la scénariste et réalisatrice Zoé Wittock s’est inspirée, pour le concept et non l’histoire, d’Erika Eiffel, qui épousa la tour Eiffel en 2007. Quoique sérieux et empreint d’empathie, le regard de la cinéaste n’est pas dénué d’humour, par exemple au début lorsque la mère de Jeanne lui lance qu’elle n’a pas été conçue avec un vibrateur, « hélas », conclut-elle.

D’emblée, on met la table pour la suite en rappelant qu’en matière de sexe, on ne fait pas de cas de toutes les machines…

On le précise, en dépit du nom du manège qu’elle a choisi, la pieuvre, Zoé Wittock ne recourt pas à l’imagerie des tentacules sexualisés chère aux hentai (ou mangas pornographiques). On demeure ici dans un rapport entre la femme et la machine, qui semble animée d’une vie propre au contact de la première.

Visuellement, le film est une réussite. Marqué, le contraste entre l’action se déroulant le jour sous une lumière naturelle grise et morne, et celle campée la nuit à la faveur des lueurs féeriques des ampoules multicolores du manège facilite l’immersion dans l’univers intérieur de Jeanne. Jeanne qui ne s’épanouit que le soir venu, lors de moments de passion volés auprès de Jumbo.

D’ailleurs, les séquences les plus fortes sont celles, trop rares, où l’on plonge dans l’esprit de la jeune femme. Lors de ces passages oniriques, on assiste à la construction puis à l’évolution des fantasmes de l’héroïne : effleurées dans la réalité, des coulisses de cambouis se meuvent en pensées en une mare caressante de liquide noir qui recouvre Jeanne (au rayon des influences directes ou plus obliques, il y a dans le film autant d’Under de Skin, de Jonathan Glaser, que de Crash, de David Cronenberg).

Sur le plan technique, on le répète, Zoé Wittock accomplit des miracles avec des moyens relativement limités.

Magnétique Noémie Merlant

Au niveau de la narration en revanche, ça coince un brin. En effet, le récit est ponctué de redites qui plombent le rythme (il est lent, l’éveil de l’amant-manège).

Le ton s’avère en outre incertain, entre légèreté appelant à la fantaisie, et gravité soudaine lorsque la cinéaste se met à donner dans le film à message. À ce propos, le rejet par la mère de la différence de sa fille et le traitement subséquent de cet enjeu ne convainquent qu’à moitié puisque d’entrée de jeu, la relation entre les deux personnages sonne faux.

Excellentes, les actrices ne sont pas en cause : ce sont les personnages qui sont mal définis. Ce, à commencer par Jeanne : par intermittence, elle est désemparée comme une enfant qui aurait grandi dans une bulle, immature aussi dans ses interactions avec autrui, sans que ce soit expliqué ou, au minimum, qu’un quelconque motif soit suggéré.

Noémie Merlant, la peintre amoureuse dans Portrait de la jeune fille en feu, n’en est pas moins magnétique dans ce rôle à géométrie variable, c’est dire l’étendue de son talent. Avec un mélange hardi de fougue et d’abandon, elle donne à Jumbo un vrai ancrage émotionnel. Elle ne confère pas juste de la crédibilité à cet amour-là : elle le rend beau.  

Jumbo

★★★

Drame de Zoé Wittock. Avec Noémie Merlant, Emmanuelle Bercot, Bastien Bouillon, Sam Louwyck. France-Belgique-Luxembourg, 2020, 93 minutes.