«Quitter l’Afghanistan»: Pavel Lounguine veut renouer avec la vérité historique

Les acteurs qui incarnent les différents belligérants avaient intérêt à être dans une forme olympienne, et prêts à tout, comme pour chaque film signé Pavel Lounguine.
Photo: K-Films Amérique Les acteurs qui incarnent les différents belligérants avaient intérêt à être dans une forme olympienne, et prêts à tout, comme pour chaque film signé Pavel Lounguine.

Converser au téléphone avec le cinéaste russe Pavel Lounguine — sans interprète, car il s’exprime dans un français plus qu’acceptable, hérité d’un séjour prolongé en France —, c’est forcément replonger dans une certaine nostalgie. Car c’était il y a 30 ans que l’Occident découvrait sa furieuse envie de filmer avec des titres comme Taxi Blues (1990) et Luna Park (1992), des œuvres à la fois jouissives et excessives qui coïncidaient avec la chute de l’empire soviétique et une possible renaissance de la grande Russie, mais à saveur démocratique.

Trente ans plus tard, l’histoire de son pays n’a pas manqué de rebondissements ni de fatalités, mais Pavel Lounguine répond toujours à l’appel du cinéma, revenu s’installer à Moscou et causant avec Le Devoir de sa résidence secondaire du Monténégro où il est installé depuis quelques semaines (« Comme je suis propriétaire, on m’a laissé entrer », dit-il pour expliquer sa relative facilité à franchir les frontières à l’heure de la COVID-19).

Pavel Lounguine a aussi le sens des célébrations, mais pas nécessairement les plus réjouissantes. En 2019, il lançait à la figure de ses compatriotes Bratstvo, titre qui signifie « Fraternité » en russe et rebaptisé en français, dans un esprit plus descriptif, Quitter l’Afghanistan. Car c’est en 1989 que l’armée soviétique, après dix ans de guerre, remballait ses hélicoptères et ses chars d’assaut devant les moudjahidines, incapable de freiner un processus d’islamisation que Léonid Brejnev, alors au pouvoir au Kremlin, redoutait pour des raisons moins idéologiques que géopolitiques. Poser le pied sur ces terres arides, et en pleine guerre froide, voilà qui avait réjoui le gouvernement du président américain Jimmy Carter, sachant que les Soviétiques allaient vite s’enliser dans ce bourbier. Mais l’Histoire nous apprendra qu’en 2001, les États-Unis n’ont pas retenu la leçon…

Photo: K-Films Amérique

Cette amnésie, Pavel Lounguine la constate aussi chez ses compatriotes, d’où l’importance pour lui de marquer ce triste anniversaire. « Bien des plaies ne sont pas guéries, affirme-t-il avec une pointe de regret. Je dis toujours que la Russie, c’est un malade qui ne veut jamais voir le médecin parce qu’il ne veut pas savoir la vérité sur lui-même. » D’où la nécessité de commémorer ce retrait avec un film à l’image de son esthétique, toujours d’une grande fébrilité, et un soupçon d’humour corrosif dont il a depuis longtemps le secret.

Mille histoires peuvent être racontées lorsqu’il est question de la guerre, et Hollywood a prouvé que celle du Vietnam pouvait être servie à toutes les sauces, de la plus tragique à la plus comique, une posture qui manque en Russie selon Pavel Lounguine, surtout lorsqu’il s’agit d’analyser les défaites. « Dans l’idéologie russe, et surtout soviétique, nous sommes toujours les vainqueurs. Mais ça me semblait important de parler de cette guerre, et surtout de ce retrait, à cause de ce qui se passe maintenant en Ukraine, et en Syrie il n’y a pas si longtemps. »

Mon film a divisé les vétérans en deux clans distincts. Le premier considère qu’il exprime la vérité et le second juge que c’est un tissu de mensonges et de calomnies, comme lorsque l’on voit des militaires se saoulant à la vodka.

Aborder ce moment charnière dans l’histoire de l’Afghanistan et de l’Union soviétique (ce ne fut pas le seul facteur pour expliquer sa chute, mais cette décennie guerrière avait plombé les finances, et le moral, de ce colosse aux pieds d’argile), lui permettait aussi d’exprimer l’absurdité de tous les conflits armés : leurs trahisons, leurs excès et leurs morts inutiles. On en a compté 15 000 du côté de l’armée soviétique, et près de 100 000 dans la population afghane.

Devant ces statistiques, on ne peut s’empêcher de souligner l’ironie sous-jacente du titre original de son film, et que Pavel Lounguine revendique fièrement. « Les Afghans ont beaucoup souffert pendant cette guerre, et elle a créé une sorte de fraternité entre eux. Et on pourrait dire aussi qu’il y en avait une avec certains soldats soviétiques, parce qu’il se faisait, entre autres commerces, du trafic d’armes… » C’est d’ailleurs un aspect du film qui fut loin de plaire à plusieurs vétérans, qui ont copieusement détesté Quitter l’Afghanistan.

« Mon film a divisé les vétérans en deux clans distincts, précise Pavel Lounguine. Le premier considère qu’il exprime la vérité — elle serait bien pire que celle qu’on voit à l’écran ! — et le second juge que c’est un tissu de mensonges et de calomnies, comme lorsque l’on voit des militaires se saoulant à la vodka… » Quant aux acteurs qui incarnent les différents belligérants, ils avaient intérêt à être dans une forme olympienne, et prêts à tout, comme pour chaque film signé Pavel Lounguine.

Photo: K-Films Amérique

« Quand on tourne avec moi, il faut accepter qu’il y ait une grande part d’improvisation, car je fais ça tout le temps, dit le cinéaste qui aime bien les acteurs un peu casse-cou. Dans ce film, les bagarres sont nombreuses, pas très jolies, mais je voulais m’approcher de l’esthétique du reportage, même si ça reste une fiction inspirée de faits véridiques. » La distribution se devait donc d’être agile, alerte, et ne pas craindre les hauteurs. « Nous avons tourné dans la République du Daghestan, dans les montagnes, question d’être proches de la réalité. »

Et comme pour me signaler que la Russie n’échappe jamais à son passé même si elle cherche souvent à l’oublier, le cinéaste a tenu à me préciser « que c’est tout à côté de la Tchétchénie ». Pavel Lounguine ne risque pas de manquer de sujets ni de sujets d’indignation.

Quitter l’Afghanistan est en salle depuis le 4 septembre.