«Jukebox»: appareils à sourire et à soupir

Le véritable maître du jeu, et la figure centrale de «Jukebox», c’est Denis Pantis, ici avec Michèle Richard. C’est lui qui a littéralement inventé au Québec la fonction de producteur tout-puissant.
Photo: JukeboxLeFilm.com et LaRuelleFilms.com Le véritable maître du jeu, et la figure centrale de «Jukebox», c’est Denis Pantis, ici avec Michèle Richard. C’est lui qui a littéralement inventé au Québec la fonction de producteur tout-puissant.

Dans sa biographie de Renée Claude, Donne-moi le temps (Éditions La Presse), Mario Girard souligne à quel point la chanteuse a réussi un exploit digne de mention au plus fort de la vague yé-yé et du règne des boîtes à chansons : réconcilier les deux clans (farouchement opposés) avec une attitude jamais méprisante et un répertoire cousu main (merci Stéphane Venne et Luc Plamondon), à la hauteur de son talent.

Cinquante ans plus tard, la chose semble anecdotique, mais elle illustre la fougue et la passion qui animaient ces deux courants de ce que l’on commençait à nommer la chanson québécoise. Disons-le tout net : la vague yé-yé avait des allures de tsunami, emportant bien des guitares acoustiques, des cols roulés et des filets de pêche sur son passage. Si vous avez encore besoin d’être convaincu de la puissance de cette révolution tout à la fois culturelle, industrielle et sociale, les documentaristes Guylaine Maroist et Éric Ruel en font une éblouissante démonstration dans Jukebox. Un rêve américain fait au Québec.

On ne pouvait s’attendre à moins de la part de ce tandem, surtout après Expo 67 mission impossible (2017), une trépidante plongée montrant les dessous d’une utopie devenue réalité, celle d’une exposition universelle érigée « sur une île inventée », qui ne serait jamais sortie de terre sans la farouche détermination de ses concepteurs. Le duo s’intéresse encore une fois à une aventure étonnante, située à la même époque effervescente, quand la jeunesse faisait la loi.

Mais le véritable maître du jeu, et la figure centrale de Jukebox, c’est Denis Pantis, celui qui a littéralement inventé au Québec la fonction de producteur tout-puissant. Toutefois, à l’inverse de ceux qui suivront, comme Guy Cloutier et René Angélil, ce fils d’immigrants grecs n’avait ni le temps ni l’envie de faire son autopromotion.

Agir sur tous les fronts

Un début de carrière de chanteur plus ou moins flamboyant va lui apprendre les rudiments d’un métier, et surtout d’une industrie qui n’en était qu’à ses balbutiements au début des années 1960. Celui qui avait essayé de percer avec la chanson Tu parles trop va plutôt agir : vite, intensément, sur tous les fronts. Sa méthode ? Traduire illico des succès anglais ou américains ; amener en studio des artistes à toute heure du jour ou de la nuit pour sortir des 45 tours à la pelle ; s’assurer qu’ils rayonnent à la grandeur du Québec ; accaparer l’espace dans les jukebox (« des appareils à sourire et à soupir », chantait Serge Gainsbourg), puis rapidement chez les disquaires (vous savez de quoi je parle ?) et sur les ondes hertziennes.

C’est ce tourbillon incessant que décrit ce documentaire aux allures de grand scopitone, s’appuyant sur les trop rares archives des variétés télévisées de cette époque. Sur celles-ci, un enrobage visuel rappelle l’outrance des candy bars ou les néons des grandes rues commerçantes. Et au milieu de cette déferlante de chansons à succès dominée par Michèle Richard, celle pour qui Pantis fabriquera le plus de grands succès (Les boîtes à gogo, Ça va je t’aime, etc.) et témoignant ici avec sa flamboyance habituelle, d’autres témoins de l’époque apportent leur éclairage sur le producteur et sur ces temps survoltés. Défilent ainsi Renée Martel, Bruce Huard (Les Sultans), Gilles Girard (Les Classels), Denise Biron et Hélène Laflèche (Les Milady’s), mais surtout plusieurs collègues de cette période unique où l’on ne s’embarrassait pas trop des règles — dont celles régissant les droits d’auteur !

Denis Pantis apparaît à la fois comme la pierre angulaire et le prétexte dans Jukebox. Ce documentaire condense les excès et les élans créatifs d’un moment fort du Québec musical, mais ne s’érige pas en biographie exhaustive, expéditive au-delà du déclin commercial des 45 tours (les deux cinéastes expliquent, tableaux à l’appui, la fragilité de ce modèle économique) dans les années 1970.

Il y aurait une autre histoire à raconter, liée aux images de boîtes remplies d’enregistrements de cette parenthèse euphorique et entassées pêle-mêle dans le sous-sol d’un centre commercial, symbole visuel d’un riche patrimoine sonore, et propriété du producteur. Là repose un autre segment important de la carrière de cet homme d’affaires suave et persuasif, lié aux avancées technologiques, celles du CD prenant la place du vinyle. La preuve que si Denis Pantis fut l’empereur du yé-yé, son règne dure depuis plus longtemps qu’un succès au palmarès, dont il fut l’un des rois.

Jukebox: un rêve américain fait au Québec

★★★★

Documentaire de Guylaine Maroist et Éric Ruel. Québec, 2020, 99 minutes.