La Némésis en denim d’Elza Kephart

«J’ai fait le choix très conscient, d’une part, d’avoir une distribution de rôles représentative de la diversité du Canada et, d’autre part, de montrer comment de grandes entreprises s’approprient les préoccu-pations de la culture
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «J’ai fait le choix très conscient, d’une part, d’avoir une distribution de rôles représentative de la diversité du Canada et, d’autre part, de montrer comment de grandes entreprises s’approprient les préoccu-pations de la culture "woke"», explique Elza Kephart.

Dans un centre commercial anonyme, le local de la très branchée boutique CCC, ou Canadian Coton Clothiers, est le théâtre d’une vive agitation. C’est que dans quelques heures, le fondateur de la chaîne en personne viendra présenter le Slaxx, un modèle révolutionnaire de jean qui s’ajuste à toutes les tailles et silhouettes. Fait de coton biologique et équitable et confectionné par des collaborateurs triés sur le volet travaillant dans les meilleures conditions qui soient, le jean en question est attendu par les clients avec la ferveur de croyants espérant le messie. Mais voilà, l’arrivée du Slaxx dans l’entrepôt marque plutôt le début d’une sanglante apocalypse pour le personnel contraint à un confinement préparatoire. Avec la satire horrifique Slaxx, Elza Kephart mord à belles dents dans l’industrie de la mode et le culte du consumérisme.

Ce, à la manière du jean éponyme qui, oui-oui, se repaît ni plus ni moins des employés.

« Tout ça est né d’une joke », avoue la cinéaste montréalaise, qui ajoute en riant encore se pincer qu’on lui ait consenti des fonds pour tourner un film sur des jeans meurtriers.

C’est qu’en l’occurrence, derrière un point de départ aussi extravagant qu’improbable, Slaxx a beaucoup à dire. Au fait, pourquoi ce titre ? « Slaxx veut dire “pantalon” en anglais. Une de mes amies déteste ce mot, et un jour, j’ai pris plaisir à le lui répéter sans arrêt, pour l’agacer. Mais à force de répéter le mot slaxx, je me suis mise à trouver que ça sonnait comme une entité maléfique. »

De fil en aiguille, l’objet de la blague se mua en pièce maîtresse d’une critique féroce de l’industrie du vêtement. Ce, de la conception à la mise en marché en passant, évidemment, par la fabrication dans des conditions d’exploitation éhontées volontiers maquillées par la suite.

« Je ne voulais pas uniquement me concentrer sur l’enjeu de l’exploitation des pays de l’Asie du Sud ; des femmes et des enfants. C’est un aspect abordé, mais au sein d’un ensemble. Je voulais démontrer comment nous, en Occident, sommes exploités autrement : on fait naître en nous un désir, on nous brainwashe afin que l’on consomme des trucs non essentiels. Je tenais à englober tout ça. »

Les nouvelles églises

Le mot est lâché : « brainwash », ou lavage de cerveau. Dans Slaxx, les employés de CCC semblent pour la plupart convaincus d’œuvrer pour le bien commun, voire pour l’avancement de l’humanité. Lorsque le fondateur débarque, c’est l’image de dévots gagas devant un gourou qui s’impose.

« Le décor du magasin lui-même a été conçu pour suggérer le feelingd’une église, d’un temple, d’une espèce de lieu saint, opine Elza Kephart. Beaucoup d’entreprises fonctionnent presque comme des sectes… Bon, je vais le dire : CCC, c’est un peu une transposition d’Apple, qui selon moi remplit une fonction semblable à celle qu’occupait autrefois la religion. »

Tous ensemble à faire la file devant la boutique Apple en attendant d’acheter le plus récent iPhone. Ou la consommation comme nouvelle communion.

Or, dans Slaxx, le produit dévore littéralement le consommateur obnubilé. Un festin en série, façon « slasher » d’antan où les personnages sont trucidés un par un, que la réalisatrice détaille avec force délectation sanguinolente.

« J’adore le gore. Pas ce qu’on appelle la torture porn, que je déteste, mais les effets grand guignol tellement grotesques qu’ils n’effraient pas mais font rire. J’ai grandi avec le cinéma d’horreur des années 1980 : pour moi, les trucages réels sont toujours plus chouettes que les effets numériques, si léchés soient-ils. Quand c’est tourné en vrai, il y a une véracité organique, tactile ; l’œil le sait. J’ai d’ailleurs travaillé avec la marionnettiste qui animait le jean sur le plateau de manière à incorporer sa personnalité dans le mouvement. C’est une artiste, et je n’aurais pas eu accès à son apport si j’avais opté pour le CGI. »

De poursuivre Elza Kephart, l’idée de camper l’action en huis clos dans une succursale d’une chaîne de vêtements vient de sa coscénariste Patricia Gomez.

« Elle avait travaillé chez Gap et pouvait puiser dans son expérience. Ensuite, on s’est amusées à imaginer toutes les morts possibles avec un pantalon tueur. On a expérimenté pour déterminer lesquelles étaient le plus rigolotes et c’est celles-là qu’on a gardées. »

Valeurs de pacotille

Également dans le collimateur d’Elza Kephart : une certaine frange de la culture woke, qui, derrière la façade d’un discours vertueux ostentatoire, est trop heureuse d’avaler les couleuvres de sa marque bio équitable et écoresponsable favorite.

« J’ai fait le choix très conscient, d’une part, d’avoir une distribution de rôles représentative de la diversité du Canada et, d’autre part, de montrer comment de grandes entreprises s’approprient les préoccupations de la culture woke — c’est biologique, vert, équitable, socioresponsable, etc. — mais uniquement en surface. C’est pour élargir la clientèle. »

Tout en donnant bonne conscience à celle-ci. « Ultimement, ça sert à augmenter le profit. Le profit est tout ce qui compte réellement : ces entreprises ne sont pas des œuvres de charité, quoi qu’elles en disent. C’est très cynique. Je ne crois pas un seul instant que les grandes entreprises aient une once de conscience sociale. Mais quand elles voient qu’elles doivent s’adapter pour bien paraître, elles le font de manière hypocrite. »

Et, c’est la thèse du film, superficielle. Ce que gobent avidement puis régurgitent fidèlement les personnages. À cet égard, le film y va dans une scène clé d’une déconstruction en règle de ce mirage savamment entretenu. Lizzy, la nouvelle venue dans l’équipe, dont le film épouse la perspective, en est alors quitte pour une immense désillusion.

À terme, sans dévoiler le comment du pourquoi de son existence, ce jean affamé de chair humaine s’apparente un peu à Némésis. Ce qui est on ne peut plus approprié pour un film qui dresse un parallèle entre consumérisme et religion, sachant que cette déesse incarne la juste colère des cieux.

Slaxx prend l’affiche le 11 septembre.