«Petit pays»: vu du Burundi

Plus de 25 ans après le génocide rwandais, qui s’est déroulé sous les yeux indifférents  de l’Occident en juillet 1994, les cicatrices sont encore vives chez  les survivants.
AZ Films Plus de 25 ans après le génocide rwandais, qui s’est déroulé sous les yeux indifférents de l’Occident en juillet 1994, les cicatrices sont encore vives chez les survivants.

Ce n’est pas un hasard si Éric Barbier (Le serpent, La promesse de l’aube) prend soin de situer le Burundi et le Rwanda sur une carte géographique en introduction de Petit pays, son adaptation fiévreuse du roman à forte teneur autobiographique de Gaël Faye. On aura beau dire et répéter qu’une partie de l’avenir de l’humanité se joue déjà sur le continent africain — de même que le futur de la francophonie —, certaines données semblent essentielles pour notre compréhension des choses.

Plus de 25 ans après le génocide rwandais, qui s’est déroulé sous les yeux indifférents de l’Occident en 1994, les cicatrices sont encore vives chez les survivants, et pas seulement ceux qui avaient le malheur de vivre au Rwanda à cette époque. Les rivalités entre Hutus et Tutsis sont depuis longtemps enracinées, et plusieurs ont fui vers les pays voisins avant que tout explose, et bien avant le tir de missile en direction de l’avion présidentiel qui avait à son bord Juvénal Habyarimana, président du Rwanda, et Cyprien Ntaryamira, celui du Burundi, le sinistre 6 avril 1994.

Cette histoire et ces tumultes, le jeune Gaby (Djibril Vancoppenolle, d’une aisance remarquable devant la caméra) n’en sait rien, ou si peu, trop occupé à voler des mangues, à déranger en classe ou à traîner un peu partout avec ses amis, mais toujours au pas de course. Il vit en périphérie de la capitale du Burundi, Bujumbura, et son sort, de même que celui de sa petite sœur Ana (Dayla De Medina), apparaît enviable. Dans une belle grande maison, ils vivent entre Michel (Jean-Paul Rouve), un père blanc et français, entrepreneur prospère pas nostalgique de sa terre natale, et Yvonne (Isabelle Kabano, la révélation du film), une mère rwandaise et tutsi qui, même après des décennies, a du mal avec son statut d’exilée, rêvant de Paris plutôt que de Kigali.

Dans cette maison résonnent les échos de la discorde, ceux d’un couple qui ne voit pas le présent et le futur de la même façon, et surtout pas dans le même lieu. Ces affrontements sont décrits de manière fragmentée, les enfants en captent quelques éclats ici et là, surtout la nuit, prélude à d’autres divisions, encore plus percutantes. Car elles constituent la métaphore domestique des périls de la cohabitation entre gens qui ont pourtant beaucoup en commun, mais n’insistent que sur leurs différences. Ou alors rêvent de vengeance jusqu’à l’aveuglement, une dimension du drame éclairée de manière discrète dans le parcours du frère d’Yvonne, prêt à tout pour retourner au Rwanda, arme à la main.

Comment illustrer la guerre, et surtout un génocide, à travers le regard d’un enfant ? Voilà une question à laquelle Éric Barbier tente sans cesse de répondre par une mise en scène où l’on reconnaît d’emblée sa virtuosité (même à l’intérieur des espaces les plus étroits, sa caméra ne cesse jamais de bouger), se collant au plus près de l’énergie de son jeune héros, enjoué, insolent, intrépide. Aux artifices liés à cette vision, à travers les trous des murs, des barrières, ou des portes, s’ajoute une certaine pudeur à décrire dans le menu détail des massacres sanguinaires. Ce qui n’empêche jamais Barbier de surcharger la bande sonore de coups de mitraillettes, ou des moteurs des chars d’assaut.

Petit pays présente le territoire de la famille et de l’intimité comme un autre champ de bataille, un espace en apparence protégé, mais que la folie ambiante contamine, peu importe la prospérité des parents ou la solidité des grillages ceinturant une demeure. Au milieu du tumulte, entre communications hasardeuses, espoirs naïfs et désir aveugle de changer de vie à tout prix, Gaby et les autres avancent péniblement au milieu des tirs, des amas de ruines et des cadavres, certains croyant que leur salut se trouve plutôt au Rwanda. La suite leur donnera tragiquement tort.

Récit principalement centré sur l’éveil des sens d’un garçon devenu trop vite un homme, avec tout ce que cela comporte de choix tragiques et déchirants, Petit pays illustre aussi les effets pervers d’un climat social toxique, où le racisme s’étale avec un sans-gêne terrifiant. Éric Barbier se fait ici le dévoué porte-voix de Gaël Faye, montrant à quel point il en coûte de céder à la barbarie et de piétiner sans vergogne les jardins de l’enfance.

 
 

Une version précédente de ce texte, qui indiquait erronément que le tir de missile qui a coûté la vie aux présidents Juvénal Habyarimana et Cyprien Ntaryamira était survenu le 6 juillet 1994, a été corrigée.

Petit pays

★★★ 1/2

Drame d’Éric Barbier. Avec Jean-Paul Rouve, Djibril Vancoppenolle, Dayla De Medina, Isabelle Kabano. France-Belgique, 2020, 111 minutes.