Denis Pantis, une vie en 45 tours

«Jukebox» illustre la trajectoire fulgurante de Denis Pantis, fils d’immigrants d’origine grecque né à Montréal, et d’un appareil à défiler les succès pour seulement quelques sous.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Jukebox» illustre la trajectoire fulgurante de Denis Pantis, fils d’immigrants d’origine grecque né à Montréal, et d’un appareil à défiler les succès pour seulement quelques sous.

Il y a une vingtaine d’années, un ami n’ignorant pas mon admiration pour Serge Gainsbourg m’a fait découvrir une version étonnante de la chanson Bonnie and Clyde, duo qu’il avait popularisé en 1968 aux côtés de Brigitte Bardot. L’actrice avait été remplacée par nulle autre que Michèle Richard, flanquée d’un certain Denis Pantis que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam.

Vingt ans plus tard, non seulement j’ai pu découvrir les dessous de cette variation faite à Paris dans la précipitation et aux allures de stunt publicitaire, mais j’ai aussi pu en apprendre plus, beaucoup plus, sur l’homme qui se cachait derrière. Tout cela grâce aux réalisateurs Guylaine Maroist et Éric Ruel (Expo 67 mission impossible) qui lui rendent un vibrant hommage dans Jukebox, film qu’ils qualifient de « comédie musicale documentaire ».

Denis Pantis, que mon collègue du Devoir Sylvain Cormier a consacré dans ces pages « empereur du yé-yé » et collaborateur pour ce portrait du « roi du disque », dominait quasi sans partage le petit royaume du Québec dans les années 1960. À coups de centaines de 45 tours.

Non, ce n’est pas tout à fait l’histoire de la chanson telle que d’autres l’ont longtemps et souvent racontée : vous ne verrez ni boîte à chansons, ni filet de pêche, ni chansonnier avec sa guitare enveloppée dans la fumée de cigarette. Jukebox, c’est l’illustration d’une trajectoire fulgurante, celle d’un fils d’immigrants d’origine grecque né en 1942 à Montréal, dont la chambre était située au-dessus du restaurant familial, et d’un appareil à défiler les succès pour seulement quelques sous.

Denis Pantis n’avait guère le profil d’un premier de classe, mais il possédait la fibre artistique, musicale et entrepreneuriale. Lorsque ses ambitions de chanteur n’ont pas remporté le succès qu’il espérait, il a compris qu’il n’avait pas besoin d’en être un pour faire des hits. Et des hits, ce producteur en a fait ! Parlez-en à Michèle Richard, à Renée Martel, aux Classels, aux Milady’s, à Marc Hamilton, et à des dizaines d’autres…

Même lorsque j’avais un producteur délégué, jamais je ne laissais le contrôle, jamais. Pas un seul disque ne sortait sans que j’y touche.

Guylaine Maroist les connaissait tous, mais pas du tout celui qui les faisait entrer en studio comme on entre dans un moulin pour enregistrer un succès anglais ou américain traduit en français à la vitesse de l’éclair, et dont le vinyle allait garnir les bacs des disquaires deux ou trois jours plus tard. À la fin des années 1990, elle collabore avec Pantis pour l’étiquette Disque Mérite, l’homme d’affaires ayant acquis un fonds impressionnant issu de cette époque et dont la commercialisation sur CD va lui valoir quelques querelles judiciaires avec des artistes qui voulaient avoir leur mot à dire. Pour la cinéaste, Pantis représente celui qui a posé non seulement « les fondements de la chanson populaire québécoise, mais aussi ceux de notre show-business ».

Une conviction qui a plu à Éric Ruel, toujours guidé par l’envie de faire des films « qui racontent la petite histoire à travers la grande ». « Et celle-là était très riche », ajoute-t-il, comparant Pantis à un héros québécois, « mais pas un joueur de hockey ou un politicien ». Or, ses statistiques étaient excellentes dans les années 1960, Pantis établissant le décompte de ses présences aux premiers rangs des palmarès : Michèle Richard (40, dont Les boîtes à gogo et Les hommes), Renée Martel (30, démarrant en force avec Liverpool) ou Robert Demontigny (25). Il se rappelle aussi avec fierté des 65 000 exemplaires vendus du succès de Pierre Sénécal Un coin de ciel bleu. « C’était l’équivalent de 3,5 millions d’exemplaires aux États-Unis », précise-t-il avec fierté.

Or, Denis Pantis n’avait-il pas parfois le sentiment d’entrer en studio comme on entre à l’usine ? De nourrir une bête vorace qu’il avait lui-même créée ? Car la jeunesse de l’époque qui carburait à Jeunesse d’aujourd’hui découvrait tout à la fois le culte des idoles made in Québec et la frénésie de la consommation. « Je ne suis jamais allé en studio avec l’idée de faire des flops ! », déclare Pantis, reconnaissant du même souffle « qu’il fallait du volume » pour arriver à rentabiliser une entreprise de plus en plus tentaculaire pendant cette décennie glorieuse.

Mais lorsqu’il évoque des ventes rachitiques de 5000 à 7000 exemplaires pour des chansons qu’il ne veut surtout pas nommer, loin de lui l’idée de blâmer les artistes. « Même lorsque j’avais un producteur délégué, jamais je ne laissais le contrôle, jamais. Pas un seul disque ne sortait sans que j’y touche, et il y avait toujours une raison entourant sa sortie. Dans cette position, quand c’était un flop, c’était de ma faute. »

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les réalisateurs Guylaine Maroist et Éric Ruel rendent un vibrant hommage à Denis Pantis dans «Jukebox», un film qu’ils qualifient de «comédie musicale documentaire».

Or, peu importe la manière dont Denis Pantis a mené ses affaires, les réalités de l’industrie musicale des années 1970 ont fini par avoir raison de cet élan exceptionnel qui aura profité à plusieurs artistes — pour la grande majorité pendant un court laps de temps. Trop occupé pour assurer son autopromotion, le producteur, déjà très connu dans le milieu, n’en demandait pas plus, et il a poursuivi ses affaires en prenant acte des mutations, dont plus tard celle du CD, dont il a su tirer profit. Espère-t-il une gloire tardive grâce à Jukebox ? « Je vais bientôt devenir une vedette parce que j’ai 32 chansons jamais sorties et que je prépare une tournée mondiale jusqu’en Russie ! » lance-t-il dans un grand éclat de rire chargé d’ironie.

Quant à Éric Ruel et Guylaine Maroist, fiers d’avoir conclu en beauté, et sur des rythmes endiablés, les Rendez-vous Québec cinéma le 7 mars dernier, leur enthousiasme fut loin d’être à son comble quelques jours plus tard. La sortie printanière de Jukebox fut bien sûr annulée, confinement oblige, de même qu’une grande tournée promotionnelle à travers le Québec, à l’image de celle des artistes que l’on peut voir dans leur film.

« Ce fut très difficile, admet Guylaine Maroist, mais ça nous a forcés à faire de nouvelles choses, tout aussi pertinentes, mais en temps de COVID. » « Nous avions un bel élan, enchaîne Éric Ruel, une trentaine d’exploitants de salles étaient avec nous. Mais le contexte actuel fait en sorte que les gens ont encore plus le goût de taper des mains et de célébrer, avec cette musique, qui nous sommes. » Ou de se prendre à nouveau pour Bonnie et Clyde.