«Bleed with Me»: le rêve sanglant d'Amelia Moses

Grand classique du film d’horreur, le chalet dans la forêt a été choisi comme toile de fond par Amelia Moses pour <em>Bleed With Me</em>.
Photo: Vjosana Shkurti Grand classique du film d’horreur, le chalet dans la forêt a été choisi comme toile de fond par Amelia Moses pour Bleed With Me.

Sur la banquette arrière de la voiture, Rowan ouvre un œil, groggy. Assise à l’avant, son amie Emily se retourne et lui sourit avec bienveillance. Elle devait passer un week-end en amoureux avec Brendan dans le chalet familial, mais Emily a décidé d’inviter Rowan à se joindre à eux. Cette dernière, comprend-on à mi-mots, se remet d’un événement traumatique. Tandis que se referme sur le trio une nature figée sous la neige, une ambiance de menace se met à sourdre, insidieuse. Cette nuit-là, Rowan se réveille et croit voir Emily assise au coin du lit, dans la pénombre, de dos. Au matin, la jeune femme est stupéfaite de trouver une mince incision dans son avant-bras… Avec Bleed With Me, dévoilé à Fantasia ce mercredi, Amelia Moses propose un récit insolite où amitié toxique et accents vampiriques s’entremêlent.

« Le projet est né de mon désir de tourner rapidement un long métrage à la fin de mes études en cinéma, explique la cinéaste montréalaise originaire de Vancouver. J’ai donc réfléchi à ce qu’il m’était réaliste d’envisager — un récit avec un seul décor, peu de personnages… »

L’épouvante étant le genre de prédilection d’Amelia Moses, la tangente horrifique s’imposa d’elle-même. Quant à la dynamique à trois personnages, elle évolua de version en version jusqu’à ce qu’Amelia Moses se rende compte que ce qui l’intéressait davantage, c’était la nature et l’évolution du rapport entre Rowan et Emily.

« Dans mes premières ébauches, Emily (Lauren Beatty) et Brendan (Aris Tyros) s’adonnaient plus manifestement à quelque chose de malsain à l’égard de Rowan (Lee Marshall). Puis, c’est devenu uniquement Emily, et ce que subit Rowan est devenu plus diffus : j’avais envisagé une approche franche du vampirisme, mais ça m’est apparu banal. Je ne voyais pas ce que j’amenais d’inédit en m’en tenant à ça. J’ai donc opté pour cette approche indirecte, qui s’est révélée, à mes yeux en tout cas, infiniment plus sinistre. »

Ce l’est. D’entrée de jeu, Amelia Moses tenait en outre à raconter l’histoire du seul point de vue de Rowan : ce qu’on voit, c’est ce qu’elle perçoit. Rowan si sombre et timide, contrairement à Emily, lumineuse Emily, si pleine d’assurance. « On découvre assez vite que Rowan est une narratrice non fiable ; qu’elle a de plus en plus de mal à départager ce qui est réel et ce qui relève du fantasme, de l’hallucination. J’avais en tête des films commeRepulsion et Rosemary’s Baby. »

Les motifs conjugués d’amitié féminine fusionnelle et de vampirisme évoquent en outre Carmilla, de Sheridan Le Fanu, classique de la littérature vampirique qui a précédé Dracula de 25 ans. On s’y attarde sur la relation trouble qui se noue entre une adolescente impressionnable et la mystérieuse jeune femme qu’héberge sa famille.

Au-delà du décor

En jetant son dévolu sur ce chalet dans la forêt en guise de toile de fond principale, Amelia Moses savait s’aventurer — littéralement — en terrain connu. Combien de films d’horreur ayant pour cadre l’emblématique « cabane au fond des bois » a-t-on pu voir ?

« La cabane au fond des bois est un motif très connu, mais justement, ce qui est intéressant avec les clichés et les archétypes, c’est que lorsqu’on en est conscient, on peut les détourner, les subvertir. À cet égard, je savais ce que je ne voulais PAS faire. »

Ainsi, pas d’histoire de maniaque venu trucider les personnages un à un, ni de forces occultes qui se déchaînent. Bleed With Me est plus subtil.

« Je tenais à ancrer l’horreur dans la psychologie en développant des personnages féminins complexes. L’idée était d’explorer le thème de l’amitié sous un angle singulier : Rowan et Emilyentrent dans une sorte de codépendance : Rowan s’attache et “colle” afin qu’on s’occupe d’elle, tandis qu’Emily a besoin qu’on ait besoin d’elle. Pour un fugace instant, ça semble pouvoir fonctionner… »

Mais l’horreur, réelle ou imaginée, revient brouiller les cartes. À ce propos, vraie, pas vraie, cette lente « exsanguination » nocturne ? « L’ambiguïté prévaut, c’est voulu, mais je crois qu’il devient évident, à un moment, qu’Emily s’adonne à quelque chose de suspect, mais dans quelle mesure, et jusqu’où va-t-elle ? »

Subordonnée aux perceptions de plus en plus altérées de Rowan, la réalité revêt un caractère poreux. Entre doutes lancinants et fragiles certitudes, le spectateur tente en vain de trouver des repères fiables, à l’instar de l’héroïne.

L’ambiguïté prévaut, c’est voulu, mais je crois qu’il devient évident, à un moment, qu’Emily s’adonne à quelque chose de suspect, mais dans quelle mesure, et jusqu’où va-t-elle?

 

« En fait, pendant le tournage, quand Lauren me demandait si telle ou telle chose que faisait Emily était réelle, je lui répondais de décider et de ne pas me le dire. Je ne voulais pas savoir. C’était capital pour moi d’épouser la seule perspective de Rowan et de croire comme elle, pendant que ça se produisait, que c’était vrai. »

Il résulte de ce parti pris, direction photo, habillage sonore et musique aidant, une atmosphère de quasi-transe en phase avec l’état mental vacillant de la protagoniste. Si minimaliste soit-il, Bleed With Me parvient à convoquer une aura de cauchemar fiévreux assez fascinante. Dans la froidure hivernale, Rowan et Emily se « consomment », se consument…

Bleed With Me est présenté en ligne à Fantasia les 26 août et 1er septembre ; billets à fantasiafestival.com/fr