«Lumière! L'aventure commence»: 50 secondes et une éternité

Thierry Frémaux offre des synthèses admirables de la filmographie des Lumière.
Axia Films Thierry Frémaux offre des synthèses admirables de la filmographie des Lumière.

L’homme peut revendiquer deux titres prestigieux, et qui font rêver bien des cinéphiles : directeur général du Festival de Cannes et directeur de l’Institut Lumière à Lyon. Or, Thierry Frémaux est aussi, et depuis longtemps, une sorte de projectionniste itinérant, traînant avec lui, un peu partout, des films d’Auguste et Louis Lumière pour en célébrer la beauté, l’ingéniosité et l’audace. La somme de toutes ces projections profite maintenant au plus grand nombre puisque Frémaux en offre de jolis bouquets, synthèses admirables de la filmographie de ces frères qui n’ont jamais perdu leur couronne depuis plus de 120 ans : inventeurs du cinéma.

Lumière ! L’aventure commence souligne les débuts du septième art et ceux de la démarche cinématographique de Frémaux. Il s’agit ici d’une infime partie du travail des célèbres Lyonnais qui défile sous nos yeux, dans des conditions exceptionnelles, autant pour le respect des cadrages d’origine que pour la netteté de l’image, d’un noir et blanc éblouissant. 108 films tournés entre 1895 et 1905, de moins d’une minute, puisés dans un catalogue qui en dénombre 1423 (18 manquent toujours à l’appel) composent cette première mosaïque, renouant avec l’émoi des 33 spectateurs de la première projection du 28 décembre 1895.

Les réactions de cet auditoire (dont un certain Georges Méliès, l’inventeur du spectaculaire au cinéma) massé au Salon indien du Grand Café à Paris sont presque aussi connues que les films à l’affiche ce jour-là : l’éblouissement devant La sortie des usines Lumière ; l’attendrissement face au Déjeuner de bébé ; l’effroi provoqué par L’arrivée du train en gare de La Ciotat. Ces émotions allaient donner le coup d’envoi à une révolution à la fois industrielle et artistique, et à laquelle les frères Lumière seront à jamais associés, mais avec une modestie qui exaspère depuis longtemps Thierry Frémaux.

Pour rendre aux Lumière ce qui leur appartient, pour offrir dans un écrin magnifique des œuvres qui devaient retrouver leur splendeur d’antan, cette figure d’autorité du cinéma mondial a élaboré un véritable album de famille, regroupant par chapitre et par thème des titres emblématiques, et d’autres moins connus. De la France au travail à la France qui s’amuse en passant par un hommage bien senti aux opérateurs (Constant Girel, Marius Chapuis, Gabriel Veyre, etc.) envoyés aux quatre coins du monde (New York, Barcelone, Genève, Venise, Guadalajara), Thierry Frémaux élabore avec délicatesse cet hommage d’un dépouillement admirable.

Car ce grand cinéphile revendique une connaissance patiemment acquise, prêtant ainsi sa voix (et non pas celle d’une quelconque vedette, stratégie publicitaire souvent détestable) pour livrer sa vision érudite sur une masse critique de petits bijoux. Ceux-ci révèlent bien sûr l’ingéniosité des deux fils d’Antoine Lumière, prospère propriétaire d’un studio photographique, mais témoignent d’un sens de l’image et… de la mise en scène. Car si les Lumière furent longtemps opposés à Méliès (aux premiers le documentaire et au second la fiction), cette dichotomie est depuis longtemps dépassée pour Frémaux.

Les regards à la caméra des « acteurs », le souci du cadrage, la volonté farouche de non seulement capter le mouvement, mais de le recréer, autant de manifestations et d’efforts palpables dans ces fameuses « 50 secondes et une éternité qui dure encore ». Sur des musiques de Camille Saint-Saëns, un contemporain des Lumière que Frémaux a décidé d’unir pour l’occasion, défile une succession éblouissante de cartes postales animées, celles du passage entre deux siècles teinté d’euphorie face à l’avenir.

Des splendeurs de Paris aux charmes bucoliques de la campagne française, de la sueur des travailleurs à l’élégance proustienne des notables, chaque film révèle une ambition, immortalise l’intangible, exécute une posture (toutes reprises par une quantité impressionnante de cinéastes, tous des enfants des Lumière). Et, bonne nouvelle, Thierry Frémaux prépare de nouveaux chapitres sur l’œuvre de ces deux frères qui donnèrent au monde, et du monde, une nouvelle vision.

Lumière ! L’aventure commence

★★★★

Film de montage de Thierry Frémaux. France, 2016, 90 minutes.