Le don d’invisibilité façon française

Dans cette  histoire d’un homme noir  qui possède le don d’invisibilité puis qui le  perd entre  deux amours, Jean-Christophe Folly donne  la réplique  à Isabelle Carré et à Golshifteh  Farahani.
Ex Nihilo Dans cette histoire d’un homme noir qui possède le don d’invisibilité puis qui le perd entre deux amours, Jean-Christophe Folly donne la réplique à Isabelle Carré et à Golshifteh Farahani.

Les Français Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic ont signé à deux L’angle mort, un film insolite qui jongle avec les codes du fantastique, en salle dès vendredi prochain. Dans cette histoire d’un homme noir qui possède le don d’invisibilité puis qui le perd entre deux amours, Jean-Christophe Folly donne la réplique à Isabelle Carré et à Golshifteh Farahani.

L’idée de base provient d’Emmanuel Carrère, qui aura approché Trividic avant de se désintéresser du projet. L’emballement pour le sujet s’est poursuivi ensuite sans lui. Trividic et Bernard avaient travaillé ensemble pour la télé avant de signer les deux longs métrages Dancing et L’autre. Ils se partagent les tâches à la bonne franquette. « On se fait la courte échelle. On n’a pas d’ego », précise Patrick Mario Bernard. Et son partenaire d’ajouter : « Je suis plutôt du côté du scénario et Patrick, de celui de l’image, mais une troisième personne est la conjonction de nous deux. »

Le Devoir les a rencontrés à Paris. « Le fantastique nous intéressait comme instrument d’optique posé sur la réalité, affirme Pierre Trividic. Il faut être réaliste pour entrer dans le fantastique. »

De fait, rien ici des superpouvoirs spectaculaires à la Superman, plutôt un cadre du quotidien et un don d’invisibilité qui gêne son détenteur, mais lui permet de voir des scènes intimes par effraction. Ce dont il ne se prive guère. « Notre fantastique s’adresse aux adultes, précise Patrick Mario Bernard. Pas de Harry Potter avec sa cape d’invisibilité. Le personnage central est un antihéros qui vit dans un appartement, prend le métro dans l’univers ordinaire de tout un chacun. L’invisibilité est chez lui un don de naissance. Quand ce don se détraque, c’est le début de la fin. »

Le fantastique nous intéressait comme instrument d’optique posé sur la réalité

 

« Un des deux pas de côté par rapport aux conventions, c’est que notre histoire débute quand le don s’efface, explique Trividic. Ça invite le personnage à retourner dans sa vie. Pour le reste, L’angle mort demeure fidèle aux codes du film de genre. »

Un héros noir non cantonné

Cette production entre deux eaux a tout du film fantastique à l’européenne, subtilité y comprise. « Le pouvoir n’est pas ici une donnée économique. Le don n’a pas besoin d’être rentabilisé, poursuit Patrick Mario Bernard. Dans l’univers des superhéros, il tient plutôt d’une valeur marchande qui doit produire du pouvoir et de la violence. Dans notre film, il se profile de façon moins musculaire et moins rentable, posé en révélateur sur le monde. »

Pour tout dire, si les deux cinéastes revendiquent une véritable prise de position originale dans L’angle mort, c’est par leur mise en scène d’un héros noir, non cantonné dans les représentations formatées du dealer ou de l’immigré qui en arrache. « Il est noir sans que ce soit un rôle de Noir, avec les mêmes problèmes que tout le monde », ajoute-t-il.

Le tandem avait repéré l’acteur Jean-Christophe Folly au début du processus, mais le jugeait trop jeune pour interpréter Dominique. Puis, retard de production aidant, il aura acquis la maturité du personnage…

Deux femmes encadrent sa trajectoire. Isabelle Carré incarne son lumineux amour cassé et Golshifteh Farahani, une voisine aveugle au profil mystique. Le rôle de cette dernière devait être joué par Vanessa Paradis, qui n’était plus libre au moment du tournage, mais l’actrice franco-iranienne lui confère une aura de magie orientale qui fait merveille.

« Les deux femmes du film sont très différentes, précise Patrick Mario Bernard. Le rôle d’Isabelle Carré est celui d’une femme moderne qui veut aller plus loin dans sa relation avec Dominique, qui a peur de l’engagement. Le don de l’homme l’empêche de voir que sa partenaire est ouverte. Dans un autre registre, Golshifteh campe une aveugle qui n’est pas une victime. Il se trompe sur elle. Il voudrait qu’elle soit comme il pense, mais lui fait plus de mal qu’autre chose. » À la fin du film, Isabelle dira à cet homme : « Ce n’est pas parce qu’on est invisible et qu’on le vit mal qu’on est seul à avoir le cœur tordu. »

L’angle mort, malgré ses qualités, a connu un succès modeste en France : « Il a pris l’affiche en même temps que Joker…, soupire Patrick Mario Bernard. Et il y a une défiance face au fantastique… »

Cet entretien a été effectué en janvier à Paris dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.