La vie en Rose

Félix Rose a réalisé un documentaire sur son père, le felquiste Paul Rose, accusé de l'enlèvement et du meurtre du ministre libéral Pierre Laporte en 1970.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Félix Rose a réalisé un documentaire sur son père, le felquiste Paul Rose, accusé de l'enlèvement et du meurtre du ministre libéral Pierre Laporte en 1970.

Alors qu’il était en prison pour répondre de sa responsabilité dans l’enlèvement, la séquestration et le meurtre du vice-premier ministre Pierre Laporte, le felquiste Paul Rose a utilisé un dictaphone pour enregistrer clandestinement des messages de sa voix douce et tranquille. Dans Les Rose, le documentaire que vient de lui consacrer son fils, les mots toujours arrimés à ces vieilles bandes sonores refont surface. Paul Rose articule sans prétention des méditations où l’idée de se laisser porter de l’intérieur, par la force tranquille des eaux, comme s’il était partie prenante d’un vaste courant, revient par vagues successives.

Paul Rose avait trouvé le moyen de faire parvenir un de ces enregistrements à sa mère, dont le prénom, Rose, doublait le patronyme de son mari, formant l’identifiant surprenant de Rose Rose, un nom à l’allure de déclinaison latine qui claquera partout tant cette femme s’activa sans compter pour faire libérer ses fils.

On a pris le parti d’une histoire universelle, celle d’une mère qui veut faire libérer ses fils

 

L’importance de cette femme est majeure, explique en entrevue Félix Rose. « Ma famille travaillait depuis un siècle comme ouvriers à la Redpath Sugar. C’est elle qui incarne les valeurs de solidarité et d’entraide auxquelles ma famille s’est attachée », ce qui la conduit à repenser sa condition d’ouvriers malmenés.

Dans ce film, explique encore Félix Rose, son oncle Jacques se raconte pour la première fois. Il avait jusque-là refusé net de le faire, comme Bernard Lortie, un autre membre de la cellule Chénier du Front de libération du Québec (FLQ), le refuse encore. L’autre membre de cette cellule, Francis Simard, mort en 2015, avait pour sa part déjà publié ses mémoires et collaboré avec Pierre Falardeau à la réalisation du film Octobre.

Félix Rose va se rendre à plusieurs reprises chez son oncle Jacques, installé dans cette demeure bleu et blanc décorée de deux grosses fleurs de lys. Cette maison prend l’allure, on le conçoit vite, d’un immense drapeau québécois, symbole omniprésent dans le parcours de ces nationalistes dont les revendications internationalistes initiales semblent s’être quelque peu repliées au fil du temps.

Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Membre de la cellule Chénier du Front de libération du Québec, Paul Rose avait été accusé et condamné à la prison à vie pour l’enlèvement et l’assassinat du ministre libéral Pierre Laporte en 1970. Il avait été libéré en 1982.

Tout au long de ce documentaire, on voit apparaître, dans l’univers immédiat de la famille Rose, des images de Gilles Vigneault, Yvon Deschamps, Pierre Falardeau, Michel Chartrand, Jean-Claude Germain, Armand Vaillancourt, Gaston Miron et bien d’autres. Parfois, ce ne sont que des éclairs qui crèvent l’écran. Là, Plume Latraverse. Ici, Robert Charlebois. Le réalisateur n’a pas cru bon d'indiquer leur nom. C’est là un des défauts de ce film que de tenir les acteurs et la trame historique qu’ils ponctuent pour connus du public d’aujourd’hui.

« Ils étaient tous autour des Rose, explique le réalisateur. Mais ce n’est pas un cours d’histoire. Certains ne doivent même pas savoir qui est Gaston Miron aujourd’hui ! On a pris le parti d’une histoire universelle, celle d’une mère qui veut faire libérer ses fils. Si les gens, en s’accrochant d’abord à ça, veulent en savoir plus, ils peuvent fouiller. »

On suit une sorte de pèlerinage aux sources qui reconstitue à grands traits la trajectoire de Paul Rose à travers les replis de sa famille. « C’est le point de vue de la famille Rose que je voulais porter », explique Félix Rose d’emblée. Son travail apparaît en bonne partie comme une image en miroir des paroles prononcées, à la toute fin du film, par son oncle Jacques. Le cœur brisé, absorbé plus par ses émotions que par la réflexion, celui-ci se demande, la voix étranglée, où donc est passé ce frère qu’il aimait tant.

Une série

Pendant huit ans, pour documenter cette quête de son père, Félix Rose a accumulé les entrevues avec des felquistes et divers témoins de l’époque. Il regrette le peu de cas que la société québécoise fait des archives, de la mémoire. Les documents sont souvent difficiles d’accès, dit-il, dispendieux, disséminés, malmenés, introuvables. Un vrai problème de société, plaide-t-il.

La montagne de matériaux qu’il a accumulée a permis de produire, en plus de Les Rose, une série en six épisodes à laquelle Dave Noël, du Devoir, ainsi que le journaliste Antoine Robitaille ont prêté leur concours. Les épisodes de la série Le dernier felquiste, qui s’articule autour de l’assassinat du felquiste Mario Bachand, seront diffusés à l’automne, sur Illico, dans une volonté de retracer plus largement l’histoire du FLQ.

Paul Rose est mort en 2013. Son fils et lui avaient partagé, au cours de la décennie précédente, une très vive passion pour la généalogie. « Nous étions plongés, presque toutes les fins de semaine, dans les fonds d’archives. Le grand rêve de mon père, avant que sa santé décline, était de se rendre au pays de ses ancêtres, en Irlande. » Là-bas, à la surprise de Félix Rose, son père est accueilli à bras ouverts au parlement par les députés du Sein Féin, parce qu’il a, entre autres choses, été un défenseur des luttes de l’IRA. Durant ce voyage, Paul Rose perd la vue, mais demeure calme et accepte d’être désormais guidé par son fils. « Il ne se décourageait pas. »

À ses enfants, qu’est-ce que Paul Rose avait pu dire de la vie qui fut la sienne ? C’est par une cousine que Félix Rose avait appris l’existence de cet enlèvement tragique auquel son père avait pris part. Très tôt, muni d’une caméra amateur, le jeune homme tente de faire parler son père. En vain. « Ils ont voulu le briser en prison. Ça n’a pas fonctionné », dit son fils. Pour d’autres, les séquelles auront été plus profondes. Lui continuait d’éprouver le besoin d’agir au présent.

Les responsables

En contrepartie, Jacques Rose apparaît avoir du mal à adopter une perspective plus large des événements auxquels il a été mêlé. Il affirme à la caméra que les bombes du FLQ n’ont fait aucune victime. Ce qui est faux. La bombe placée à la Bourse de Montréal avait tout de même fait plusieurs blessés, observe Félix Rose devant son oncle, sans parler d’autres attentats meurtriers. « J’ai voulu montrer la contradiction entre le scénario que [Jacques] s’est fait et la réalité. » Mais pour l’essentiel, l’approche du FLQ n’est guère remise en question.

Le film aborde en douce le conflit qui résulta, chez les felquistes, de la volonté de vite procéder à des enlèvements sélectifs. Jacques Lanctôt et sa bande étaient pressés d’agir. L’enlèvement précipité du diplomate James Richard Cross eut des conséquences majeures dans la vie des Rose. En enlevant le vice-premier ministre Pierre Laporte, ils se sentirent obligés de soutenir une action qu’ils avaient au préalable désapprouvée. La mort de Laporte découle des conséquences d’une action collective, plaide Jacques Rose. À ce titre, il ne saurait y avoir de gens plus responsables que d’autres, la solidarité s’imposant à son sens comme un principe supérieur, n’en déplaise aux pouvoirs publics.

Pourquoi Paul Rose et les siens ne s’étaient-ils pas arrangés pour fuir à l’étranger, comme les felquistes de la bande de Jacques Lanctôt partis pour Cuba ? « Pour mon père et son frère, explique Félix Rose, il était important, au contraire, de se faire arrêter et d’être jugés au Québec. Ils voulaient assumer jusqu’au bout leur position. »

Écrivain et médecin, Jacques Ferron avait été convié à négocier la reddition des membres de la cellule Chénier, cernée par les policiers dans un tunnel où ils se terraient. Ferron explique : « Eux aussi, en période normale, ils étaient contre la violence. La violence leur répugnait. Mais ils avaient jugé bon de faire de l’action directe pour accélérer l’histoire, une histoire stagnante. À tel point qu’on pouvait dire qu’au Canada français, il n’y avait pas d’histoire. Il a fallu relancer l’histoire. Il n’y a jamais eu de signature de paix depuis 1760. Il y a eu une trêve. Mais l’état de guerre existe toujours. Ce sont des choses que les Rose m’ont dites. »

Les Rose sera à l’affiche dès le 21 août, après une première mondiale ce vendredi, en ouverture du Festival Les Percéides, en Gaspésie.

Les Rose - (Bande-annonce 30 sec : Bientôt à l'affiche) from NFB/marketing on Vimeo.