Dehors, les écoles ménagères! avec «La bonne épouse»

Juliette Binoche tient le premier rôle: celui d’une épouse modèle, Paulette Van Der Beck, qui dirige en Alsace une école ménagère où l’on enseigne aux filles à bien tenir leur foyer, aux côtés d’une religieuse ex-résistante, Noémie Lvovsky.
Photo: MK2 Mile End Juliette Binoche tient le premier rôle: celui d’une épouse modèle, Paulette Van Der Beck, qui dirige en Alsace une école ménagère où l’on enseigne aux filles à bien tenir leur foyer, aux côtés d’une religieuse ex-résistante, Noémie Lvovsky.

Juliette Binoche s’est visiblement amusée dans le très tonique La bonne épouse de Martin Provost, où elle tient le premier rôle : celui d’une épouse modèle, Paulette Van Der Beck, qui dirige en Alsace une école ménagère où l’on enseigne aux filles à bien tenir leur foyer. La voici aux côtés d’une religieuse ex-résistante (Noémie Lvovsky), de son ardente belle-sœur (Yolande Moreau) professeure de cuisine qui vénère Adamo, mais aussi d’un mari éteignoir (François Berléand) et d’un prétendant enflammé (Édouard Baer). Aux beaux jours de Mai 68 volent les jupons, craquent les corsets… Et vive la liberté !

« Certains voient ce film comme une attaque, expliquait l’actrice, rencontrée à Paris en janvier dernier, mais il permet de prendre conscience d’où l’on vient, avec l’idée de la famille parfaite et du désir d’encadrer les jeunes filles. L’école ménagère que mon personnage dirige représente une idée de la femme parfaite, soumise aux volontés du mari. En voyant la douleur d’une jeune fille qui va se suicider, prisonnière d’un carcan, elle change de mentalité. Après s’être sentie trahie par son mari, elle se retrouve sans argent, en chute libre, redécouvre un amour d’antan, ouvre son cœur et son corps, ressent l’envie de vivre quelque chose de nouveau. Le moule existait parce que les hommes ont peur. »

Aux yeux de Binoche, le féminisme est là pour de bon, sans retour en arrière possible. Les écoles ménagères s’évanouirent pour leur part au début des années 1970. Une ère nouvelle commençait.

Martin Provost, également écrivain, cinéaste français de l’inoubliable Séraphine (sept prix César), de Violette et de Sage femme, tous nourris de portraits féminins, décrit La bonne épouse comme son film le plus consciemment engagé, par-delà ses accents de comédie. Cette révolution de Mai 68 lui a offert un cadre festif qui l’a beaucoup inspiré, visuellement et musicalement, pour La bonne épouse. Breton, fils d’un officier de la marine, il s’était violemment opposé aux préjugés machistes paternels et les mouvements de libération furent pour lui une bouffée d’air. « La Bretagne, c’est une page tournée pour moi », assure-t-il.

« Aujourd’hui, on traverse une époque où il est difficile de ne pas être engagé, poursuit celui qui trouve le mouvement #MoiAussi formidable et nécessaire. L’intelligence accordée aux femmes, ce n’est pas gagné. Le masculin l’emporte sur le féminin. Ce film féministe, qui est mon passage à la comédie musicale, est le témoignage d’une époque, à travers une production historique située entre la rentrée 1967 et Mai 68. La vie des femmes, tous les socles ont alors volé en éclats. J’adore les couleurs du temps et mon équipe était enthousiaste, mais techniquement, ça impliquait énormément de travail. Je voulais apporter une fin heureuse à un film généreux qui donne envie de continuer. En tant qu’homme, il n’était pas question de donner de leçons. Édouard Baer y incarne l’homme de demain. Le présent, c’est le passé transformé en avenir. »

Aujourd’hui, on traverse une époque où il est difficile de ne pas être engagé. L’intelligence accordée aux femmes, ce n’est pas gagné. Le masculin l’emporte sur le féminin. Ce film féministe [...] est le témoignage d’une époque, à travers une production historique située entre la rentrée 1967 et Mai 68. La vie des femmes, tous les socles ont alors volé en éclats.

 

Un modèle d’obsolescence

« Ma grand-mère, née en Pologne, a été envoyée dans une école ménagère (en France et en Belgique), évoque Binoche. Elle avait suivi son mari en France, puis à la guerre, mon grand-père a été retenu dans le nord de la Pologne. Elle s’est retrouvée à la rue avec deux enfants et est devenue couturière. Mes parents étaient ouverts d’esprit, mais mon père avait l’idée que l’homme fait ceci et la femme fait cela. C’est lui qui signait les chèques. Ma mère nous a enseigné à ma sœur et moi à devenir indépendantes. Quand j’ai eu mon fils à 29 ans, j’étais actrice et autonome. »

Le cinéaste, de son côté, avait rencontré une octogénaire qui, à l’âge de 16 ans, décida de s’inscrire à l’école ménagère pour ne pas être séparée de ses amies. « J’ai vu des images documentaires, j’ai fait des recherches. C’était un modèle terrifiant d’obsolescence. Il y a cinquante ans, le monde était là. On mettait les mamans à part. »

Pour Martin Provost, il s’agit d’un troisième film avec Yolande Moreau, sa vedette du magnifique Séraphine et d’Où va la nuit, une amie de longue date : « Je l’envoie toujours dans des voies où elle ne va pas d’habitude. » Quant à Juliette Binoche, il avait aimé sa prestation comique dans Ma Loute de Bruno Dumont. « Le rôle était pour elle. »

La bonne épouse a pour cadre une ville alsacienne. « Mais cette situation se déroulait à plein d’endroits du monde », rappelle Binoche. Il y eut ensuite une libération de la parole et le désir des femmes de travailler. « En 1967 fleurissait le symbole de la femme-objet. On l’a faite objet avec Brigitte Bardot, mais Marilyn Monroe représentait la sensualité, et sans sensualité, pas d’humour, pas d’amour. Marilyn, Frida Kahlo, Simone de Beauvoir : on s’est amusés avec plusieurs modèles de femmes différentes. »

« Servir, j’y crois, ajoute Juliette Binoche. Pour contrer cet égoïsme qui nous retient par peur du changement. S’il n’y a pas cette idée de servir, on n’y arrivera pas. » Impliquée dans les causes écologiques, elle l’est aussi pour l’avancement des femmes.

À la fin de La bonne épouse, son personnage chante et danse comme dans un film de Bollywood. « J’ai découvert le chant il y a un an et demi, deux ans, quand j’ai fait un spectacle sur Barbara, confie l’oscarisée du Patient anglais, mais pour aller dans cette direction, il faudrait que je chante tous les jours. »

Ces entretiens se sont déroulés à Paris en janvier dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance. 

La bonne épouse sort en salle le vendredi 21 août.