Giuseppe Capotondi: l'hypothèse du tableau volé

Selon le cinéaste Giuseppe Capotondi (notre photo), l’acteur Donald Sutherland est à un stade de sa carrière où il n’a depuis longtemps plus rien à prouver. Il vole ici encore la vedette. 
Photo: Métropole Films Selon le cinéaste Giuseppe Capotondi (notre photo), l’acteur Donald Sutherland est à un stade de sa carrière où il n’a depuis longtemps plus rien à prouver. Il vole ici encore la vedette. 

En apparence, James Figueras mène une existence enviable. Critique d’art de renom, il donne des conférences un peu partout en Europe, est de tous les vernissages importants… Sa vie est faite de belles choses et de beau monde. Mais voilà, sous le vernis, James est sans le sou. Quant à sa réputation, elle n’est plus ce qu’elle était. C’est pour ces deux raisons qu’il accepte l’offre d’un riche collectionneur de dérober un tableau mystérieux à un peintre célèbre, mais vivant en réclusion depuis des années. Le prétexte pour approcher la cible ? Une entrevue. Et puisqu’en dépit d’une ambiance baignée d’un chaud soleil italien, il s’agit là d’un film noir, une femme « possiblement » fatale se joint à l’aventure. Autant d’ambiguïtés et de poncifs détournés dont on a discuté avec Giuseppe Capotondi, réalisateur de The Burnt Orange Heresy (Hérésie en V.O., s.-t.f.).

« Il faut savoir que le film est basé sur un roman de Charles Willeford, que je n’avais pas encore lu au moment de m’atteler au scénario de Scott Smith », précise le cinéaste italien à l’occasion d’un entretien téléphonique réalisé avant la pandémie, au moment où film devait prendre l’affiche.

« Ce qui m’a d’emblée séduit, ce sont les personnages — leur stature, si je puis dire. Les personnages avaient tous un côté plus grand que nature, sans que ce soit caricatural ou exagéré. De la même manière, les dialogues possédaient un raffinement suranné, un peu à l’ancienne. La dimension film noir était déjà présente, mais diffuse, pas appuyée. Et ça aussi, ça m’a plu. »

Cet aspect « diffus » de l’influence du film noir s’explique entre autres par le fait que l’action du roman se déroule en Floride dans les années 1970, tandis que celle du film a été transposée aux abords luxuriants du lac de Côme dans un présent quasi intemporel (peu de traces de technologies). Pour mémoire, Scott Smith n’est pas un néophyte du genre noir « recontextualisé » puisqu’on lui doit une autre adaptation, de son propre roman celle-là : le peu vu mais superbe A Simple Plan (Sam Raimi, 1998), qui lui valut une nomination aux Oscar.

« L’intrigue touchait aussi à des questions qui me fascinent : la notion de vérité, la perception de ce qui est vrai et de ce qui est faux, et de quelles façons certaines personnes ou certains personnages parviennent à “construire” face à autrui des récits qui font passer le faux pour le vrai, le mensonge pour la vérité. »

Il y avait de cela dans le premier film de Giuseppe Capotondi, The Double Hour, qui, comme The Burnt Orange Heresy, eut sa première au festival de Venise.

Glamour vieille école

James est interprété par l’acteur danois Claes Bang, vedette de la Palme d’or The Square et de la minisérie Dracula. Elizabeth Debicki (The Man from U.N.C.L.E., Tenet) incarne pour sa part une Berenice dont on ne sait trop, initialement, où logent les allégeances.

« Tous deux dégagent ce glamour vieille école que je recherchais. Ils sont élancés et magnifiques… Je l’ai dit dans plusieurs entrevues : je voulais des équivalents modernes de Cary Grant et de Kim Novak. »

Pour compléter sa distribution, Capotondi a par ailleurs réussi quelque chose comme un coup de maître. En effet, c’est nul autre que Mick Jagger qui tient le rôle du souriant, mais sans scrupule « commanditaire » du vol de tableau.

« Mick n’avait pas fait de cinéma depuis presque vingt ans [The Man from Elysian Fields, 2001], mais j’ai appris par une connaissance commune qu’il était à la recherche d’un dernier rôle à jouer. Il a aimé le scénario, je suis donc allé le rencontrer à Londres. J’étais extrêmement nerveux, vous vous en doutez, mais il a été tellement accueillant et sans flafla que ma gêne s’est aussitôt dissipée. Il est d’une douceur : tout le contraire de ce personnage qui fomente un vol sans se mouiller. »

Sutherland pour la fin

Parlant de voler, la vedette cette fois, Donald Sutherland s’avère merveilleux en peintre ermite qui refuse désormais d’exposer ses œuvres. Un récidiviste en la matière, il suffit à l’immense acteur d’un demi-sourire, d’un regard furtif, pour laisser planer le doute quant à ce que son personnage sait ou devine. Donald Sutherland que le film ramène, sinon à Venise, du moins en Italie, avec périls lacustres à la clé ; souvenirs émus de Don’t Look Now.

« Donald est à un stade de sa carrière où il n’a depuis longtemps, très longtemps, plus rien à prouver. À qui que ce soit. Son instinct est si sûr… Le privilège que c’est de braquer une caméra sur un tel acteur… Vous savez, pendant le tournage, nous avons beaucoup discuté et, à un moment, je lui ai demandé ce qu’il pensait de la décision de son personnage de se retirer et de ne plus montrer ses tableaux à quiconque. Était-il d’avis qu’il était justifié d’agir ainsi, ou avait-il au contraire la responsabilité de partager cette beauté avec le monde ? Donald m’a répondu : “Giuseppe, ce type a comme moi 85 ans : il peut bien faire ce qui lui plaît.” »

L’oeuvre au noir

Avide d’argent mais surtout de renommée, un critique d’art (Claes Bang) accepte l’offre d’un riche collectionneur (Mick Jagger)de réaliser une entrevue avec un peintre jamais aussi coté que depuis qu’il s’est retiré du monde afin de créer des oeuvres qu’il refuse d’exposer (Donald Sutherland). Or, l’entretien n’est qu’un prétexte pour dérober l’un de ses tableaux que nul n’a vus. En compagnie d’une ravissante jeune femme, Berenice (Elizabeth Debicki), qu’il vient de rencontrer par hasard (ou peut-être pas), James va de nuances de fourberie en funestes imprévus.

Librement adapté du roman du même nom, The Burnt Orange Heresy (Hérésie en V.O., s.-t.f.) permet au scénariste Scott Smith de proposer une sorte de récit miroir à son (supérieur) A Simple Plan, film noir campé dans un village en hiver et peuplé de gagne-petit. À l’inverse donc, The Burnt Orange Heresy, ainsi transposé, est porté par des protagonistes outrageusement chics dans un décor estival opulent. Sous la surface toutefois, on retrouve la même cruauté et le même regard impitoyable posé sur une nature humaine prête à tout dès lors qu’un gain — en argent ou en gloire — est en jeu. Cela se traduit dans ce cas-ci, hélas, par d’ultimes retournements allant du prévisible à l’invraisemblable (il reste qu’un programme double serait plus que tentant).

Le réalisateur Giuseppe Capotondi insuffle cela étant une élégance appréciable au film, en phase avec les aspirations de l’antihéros. La caméra caresse les corps ravissants et les paysages idylliques pour créer une image débordante de sensualité. La direction photo de David Ungaro (Coco Chanel et Igor Stravinsky), pleine d’une lumière solaire vouée à devenir glauque à la fin, contribue à établir une atmosphère générale assez envoûtante, même lorsque l’action s’égare.

Enfin, la distribution exsude un charisme fou. Claes Bang et Elizabeth Debicki partagent une chimie brûlante. Au bout du compte cependant, ce sont les quelques scènes entre la comédienne et un Donald Sutherland ouvert et chaleureux qui charment le plus. De rares pépites d’humanité dans un film qui, finalement, n’a pas de noir que l’appellation.

The Burnt Orange Heresy (Hérésie en V.O., s.-t.f.)
★★★
​Suspense de Giuseppe Capotondi. Avec Claes Bang, Elizabeth Debicki, Donald Sutherland, Mick Jagger. États-Unis–Italie, 2019, 98 minutes.