«Mourir à tue-tête»: le sale viol d’une jeune fille douce

Dans «Mourir à tue-tête», Germain Houde interprète le rôle difficile du violeur, aux côtés de Julie Vincent, dont c’était le tout premier rôle au cinéma.
Photo: ONF Dans «Mourir à tue-tête», Germain Houde interprète le rôle difficile du violeur, aux côtés de Julie Vincent, dont c’était le tout premier rôle au cinéma.

Certains films sont inoubliables, et d’autres, injustement oubliés. Il en va ainsi pour toutes les cinématographies, et celle du Québec n’y échappe pas. Au cours des dernières semaines, Le Devoir vous a invité à revisiter des productions de tous les genres, de toutes les décennies, auprès de certains de leurs artisans, avec des propos de critiques, de dramaturges et d’universitaires pour y jeter une lumière contemporaine. La conclusion de cette série : Mourir à tue-tête, d’Anne Claire Poirier, ou le grand cri du coeur d’une cinéaste à la défense des victimes d’agressions sexuelles.

Pour l’actrice (VirginieLa déprime), metteuse en scène et dramaturge (Soledad au hasard, La robe de mariée de Gisèle Schmidt) Julie Vincent, qui incarnait Suzanne, une infirmière, dans Mourir à tue-tête, d’Anne Claire Poirier, ce « dramentaire » (selon l’expression forgée à l’époque par la cinéaste) demeure d’une criante actualité. Malgré la gravité du sujet, elle en garde des souvenirs heureux, et précis. « Je tremblais pendant le trajet en autobus pour me rendre à l’audition, et je me souviens de la façon dont j’étais habillée. Mais je n’ai surtout jamais oublié cette réplique, si forte : “J’ai perdu l’amour comme on dit : J’ai perdu la foi.” »

Celles et ceux qui ont vu Mourir à tue-tête se souviennent de ce savant télescopage entre fiction et documentaire, mais surtout de son caractère percutant. La stupéfiante séquence décrivant le sale viol de cette jeune fille douce, entièrement construit autour du point de vue de la victime pour mieux déconstruire celui du bourreau (Germain Houde, remarquable de vérité), reste gravée dans les mémoires. À travers la figure sacrificielle de Suzanne, dont le film décrit la descente vers l’abîme après avoir connu l’enfer du viol, c’est un immense chœur de femmes qui se mêle à la voix de cette héroïne. Et pour son premier rôle au cinéma dès sa sortie de l’École nationale de théâtre, Julie Vincent se sentait privilégiée : « Ça me permettait d’exprimer des choses qu’une jeune femme, et une jeune actrice, ne peut pas souvent dire. »

À l’origine d’un cri

Du tournage à aujourd’hui, elle a plus d’une fois exprimé sa gratitude à Anne Claire Poirier puisque les deux femmes se voient souvent. Loin du milieu du cinéma, la cinéaste se souvient de la nécessité d’être protectrice à l’égard de Julie Vincent. « C’était un rôle très difficile, tient à préciser la réalisatrice de La quarantaine et de Salut Victor !. À l’époque, je n’avais pas encore vu une femme faire un film là-dessus. On mettait surtout l’accent sur le violeur, et non pas sur la femme violée. Il fallait donner la parole à la victime, et voir ce qu’elle traverse », précise la réalisatrice qui n’a jamais craint les sujets délicats, concluant sa filmographie par une œuvre déchirante sur la mort tragique de sa fille, Tu as crié : LET ME GO (1996).

Julie Vincent utilise souvent le mot « bienveillance » pour qualifier l’approche d’Anne Claire Poirier pendant le tournage, et particulièrement durant la scène où tout bascule dans la vie de son personnage. « Évidemment, souligne l’actrice, nous étions en équipe réduite, dans un camion, alors que j’ai été nue et attachée assez longtemps, en plus d’avoir un casque protecteur. La caméra de Michel Brault était ma tête, et je faisais des mouvements qu’il devait ressentir spontanément pour les illustrer. Mais le rôle de Germain [Houde] était tout aussi difficile que le mien ; nous étions très camarades, et complices de ce que le film voulait dire. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La réalisatrice Anne Claire Poirier n’a jamais craint les sujets délicats. À travers la figure sacrificielle de Suzanne, son film «Mourir à tue-tête» décrit la descente vers l’abîme d’une victime qui a connu l’enfer d’un viol.

Ayant connu un succès populaire et soulevé des débats à l’époque, Mourir à tue-tête disait beaucoup de choses qui semblent aujourd’hui de l’ordre de la redite : le silence pesant dans lequel s’enferment les victimes ; la souffrance d’avoir à décrire, plus d’une fois, ce qu’on a vécu aux autorités policières ; l’incompréhension, l’impuissance et la maladresse de l’entourage [incarné avec justesse par Paul Savoie dans le rôle du conjoint], etc. C’est tout cela que la cinéaste exprimait à travers la figure de Suzanne, un condensé des histoires que de nombreuses femmes lui ont racontées, et qu’elle a minutieusement recueilli.

Les confidences se sont poursuivies, voire intensifiées, après la sortie du film. « J’ai effectué une grande tournée de projections, se rappelle Anne Claire Poirier. À plein d’endroits, des femmes me racontaient leur histoire. Elles en parlaient souvent pour la première fois : elles étaient les victimes, et pourtant elles avaient honte. Je me souviens d’une jeune Allemande qui m’a suivie jusqu’à mon hôtel : elle pleurait sans cesse et voulait que je m’occupe d’elle. »

Le dire, et le montrer, à quelqu’un

Le péril de la « première fois », Martine Delvaux, romancière et professeure de littérature à l’UQAM, l’a aussi exploré dans son plus récent livre, Je n’en ai jamais parlé à personne (Héliotrope), mosaïque de témoignages de victimes d’agressions sexuelles. À l’invitation du Devoir, celle qui est également essayiste (Le boys club, Thelma, Louise et moi) a revu Mourir à tue-tête, une vingtaine d’années après son premier visionnement.

« Cette manière d’être placés du côté de la victime et de regarder le violeur, c’était du jamais vu. Anne Claire Poiriers’est aventurée dans des zones nouvelles, et je me demande si nous y sommes retournés depuis, s’interroge Martine Delvaux qui, comme tant d’autres, n’avait rien oublié de la puissance évocatrice de cette scène. C’est l’illustration du viol non pas comme une question de désir sexuel, mais de pouvoir, et de violence, envers les femmes. » Julie Vincent confirme d’ailleurs le haut niveau de difficulté symbolique de cette scène : « Il fallait filmer un corps, mais il ne fallait pas qu’il devienne érotique, ni éveiller le désir du spectateur. Ça représentait des défis énormes pour Anne Claire Poirier et Michel Brault. »

Mourir à tue-tête témoigne aussi des postures artistiques qui dominaient à l’époque, dont celle de la distanciation, façon de mettre en lumière les artifices de la mise en scène pour éviter une identification brouillant le jugement critique du spectateur. C’est pourquoi certaines scènes relevant de la fiction sont entrecoupées des propos d’une cinéaste et de sa monteuse (Monique Miller et Micheline Lanctôt), réfléchissant à voix haute sur leur processus créatif, tandis que la narration est assurée par Anne Claire Poirier. Et pour rendre l’exercice encore plus énigmatique, le personnage de Julie Vincent, dont l’intimité est scrutée à la loupe, témoigne devant la caméra de son propre drame, comme si elle était tout à coup parachutée dans un documentaire.

Cette manière d’être placés du côté de la victime et de regarder le violeur, c’était du jamais vu. Anne Claire Poirier s’est aventurée dans des zones nouvelles, et je me demande si nous y sommes retournés depuis. C’est l’illustration du viol non pas comme une question de désir sexuel, mais de pouvoir, et de violence, envers les femmes.

Ce mélange des genres, entrecoupé d’images d’archives en noir et blanc (de la guerre du Vietnam et de la pratique de l’excision), témoigne « d’un vrai travail formel et d’une sensibilité à fleur de peau », constate Martine Delvaux. « Cette stratégie, insiste l’essayiste, lui a permis [à Anne Claire Poirier] de faire passer son message, car aborder la question de la violence sexuelle en 1979, ce n’était pas du tout évident. » Sans compter que la conclusion laisse peu de place à l’espoir.

Grâce à sa « manière d’enfoncer le clou » pour livrer « un film impitoyable », Anne Claire Poirier a visé juste, selon Martine Delvaux, reconnaissant que le film affiche aussi les tics de sa décennie, dont une certaine théâtralité. Mais pour l’universitaire, le propos demeure incontournable. « Il ne faut pas penser que l’on guérit de la violence sexuelle : on vit avec, on fait avec. Ne croyons pas qu’il y a un avant et un après qui peut être comme l’avant. Ce qui ne veut pas dire que la vie est finie. »

Celle d’Anne Claire Poirier se déroule en toute discrétion, loin « du monde numérique parce que j’aime mieux la réalité », avec des déplacements limités par certains problèmes de santé, et par la pandémie du coronavirus « qui a créé le besoin d’une autre façon de vivre ». Elle peut toutefois compter sur la bienveillance de Julie Vincent, l’actrice la visitant fréquemment, chérissant cette cinéaste qu’elle considère aussi comme « une intellectuelle très active ». L’aventure d’un film tourné il y a quelques décennies en a fait jaillir une autre, celle d’une amitié indéfectible.

Mourir à tue-tête peut être visionné gratuitement sur le site ONF.ca