Le petit cirque extraordinaire de Miryam Bouchard

Petite, alors qu’elle accompagnait son père Reynald Bouchard en tournée, Miryam Bouchard a été témoin de l’effervescence du spectacle de rue des années 1970 et 1980.
Marie-France Coallier Le Devoir Petite, alors qu’elle accompagnait son père Reynald Bouchard en tournée, Miryam Bouchard a été témoin de l’effervescence du spectacle de rue des années 1970 et 1980.

Miryam Bouchard n’a pas eu une enfance comme les autres. Toute petite, alors qu’elle accompagnait son père Reynald Bouchard en tournée, elle a été témoin de l’effervescence du spectacle de rue des années 1970 et 1980. Ainsi, elle a frayé avec les clowns Chatouille et Chocolat, les Échassiers de la Baie, à l’origine du Cirque du Soleil, Les enfants du paradis, future troupe Omnibus, et L’Enfant Fort, qui allait devenir la Fanfare Pourpour.

« Quand j’avais six ans, on habitait tous dans la ruelle Chateaubriand, se souvient la réalisatrice de M’entends-tu ?, l’excellente série de Florence Longpré. Le samedi matin, on faisait du fil de fer, des échasses dans le parc LaFontaine. On crachait aussi du feu, et mon job, c’était d’expliquer que ce n’était pas dangereux. C’était fou, il régnait une collégialité créatrice, mais il y avait beaucoup de travail parce qu’on ne devient pas jongleur du jour au lendemain. Patrick Huard en sait quelque chose. »

Malgré la magie, la poésie et la folie ambiantes, la fillette rêvait d’une vie plus rangée. Ce que son père, clown, acteur, dramaturge, metteur en scène et vendeur de sapins de Noël, ne comprenait pas.

« Je dis souvent à la blague que les clowns ne font pas nécessairement des enfants clowns. La précarité m’a appris à avoir un REER à 18 ans. Je voulais étudier au collège privé, ensuite en anglais à Concordia. Mon père était complètement catastrophé. Plus tard, il ne comprenait pas mes choix de vie, qu’il trouvait tellement rangée. Quand il est mort, on ne s’était pas nécessairement parlé de tout ça ; Mon cirque à moi, c’est un peu un film de rédemption qui m’a permis de lui dire les choses que je n’ai pas pu lui dire de son vivant. Un peu comme Jane Fonda et son père Henry dans On Golden Pond. »

Pas un biopic

« Très, très librement inspiré de faits vécus », comme l’annonce la réalisatrice au début de son premier long métrage, Mon cirque à moi célèbre l’esprit festif du spectacle de rue, tout en rendant hommage à Reynald Bouchard, décédé à 63 ans en 2009, à travers le quotidien d’une petite troupe de cirque que forment Laura, alias la fée Charabia (Jasmine Lemée), son père, Bill Bouchard (Patrick Huard), clown de son état, et le mystérieux Mandeep (Robin Aubert), demi-fauve du Bengale allaité par une tigresse qui ne parle pas le langage humain.

« J’ai raconté de vraies anecdotes à Martin Forget, avec qui j’ai écrit le film. L’idée, c’était que mes souvenirs deviennent fiction et que les acteurs s’approprient leur personnage. Sinon, j’aurais fait un documentaire sur les artistes de rue des années 1980… Donc, tout est vrai, tout est faux. »

Désirant aller à l’école privée plutôt qu’à l’école de la vie, Laura, orpheline de mère, trouvera en sa nouvelle enseignante (Sophie Lorain), une alliée précieuse, une sorte de figure maternelle.

Photo: Laurent Guérin Si le film n’est pas un biopic et que Patrick Huard n’y imite pas Reynald Bouchard, force est d’admettre que l’acteur accuse une ressemblance avec le regretté clown.

« Une mère trouve tout le temps des solutions ; il n’y aurait pas eu d’antagonisme si la maman avait été là. Ma mère, qui est professeure d’université, vient d’un milieu scolaire et croit beaucoup en l’école, tandis que mon père était un artiste saltimbanque. Je suis donc un croisement des deux. Peut-être que le personnage de Sophie Lorain, c’est un peu l’amour que j’ai pour l’éducation. On s’en rend compte, cette année, à quel point les enseignants sont importants. »

Si le film n’est pas un biopic et que Patrick Huard n’y imite pas Reynald Bouchard, force est d’admettre que l’acteur accuse une certaine ressemblance avec le regretté clown.

« Jamais je n’avais fait de lien ni vu la ressemblance avec mon père. C’est seulement en faisant l’essayage de costumes que je me suis rendu compte que Patrick jeune et mon père jeune se ressemblent. Ils ont les mêmes yeux penauds, la même fine ligne pour la bouche et aussi la même énergie. Dans le film, Patrick a un petit tic d’épaule comme celui de mon père. C’est très troublant parce que je ne cherchais pas mon père comme casting. »

Le vrai du faux

Brouillant les frontières entre la fiction et la réalité, Miryam Bouchard a ainsi truffé son premier long métrage de scènes évoquant des événements marquants dans la vie de son père et la sienne, telles l’arrestation du clown dans un parc durant un spectacle pour enfants et les funérailles colorées du clown Guédille (Jean Lapointe), partenaire de Galoche (Louise Latraverse), où l’on aperçoit Luc Proulx et Lou Babin de la Fanfare Pourpour, lesquelles rappellent les obsèques de l’artiste. Alors que défilent des images d’archives au générique de fin, s’impose l’impression que Reynald Bouchard n’a jamais eu la reconnaissance qu’il aurait méritée.

« Je suis d’accord. Je pense que Denis Côté aurait aimé tourner avec lui sur le tard. Ils se sont rencontrés au premier anniversaire de ma fille. Je me disais que leurs univers pouvaient “collapser”, que la carrière de mon père, qui était très photogénique et qui a eu un visage jeune longtemps, allait reprendre plus tard avec de jeunes cinéastes. »

« En même temps, il a fait des choix : il a vendu des sapins, il a fait des spectacles, il a dit non à plein de choses. Étonnamment, après sa mort, quand son agent m’a envoyé toutes ses caisses de contrats, ses archives, j’ai constaté qu’il avait tourné dans un film et dans une série télé chaque année, bon an, mal an, alors qu’il y a des acteurs qui disparaissent du jour au lendemain. Il a vécu de belles expériences ; il a tourné avec Patrice Leconte, Gilles Carle. J’ai même fait un court métrage, Roastbeef, avec lui et sa blonde, Louise Lecavalier. »

Dédié à sa mère, hommage lumineux à son père, Mon cirque est à moi se veut aussi un cadeau à sa fille : « Je voulais que ma fille, qui avait un an quand mon père est mort, sache d’où elle vient. On y voit peu de technologie parce que je ne voulais pas marquer l’époque ; j’ai demandé à Ronald Plante de faire la photo, car tourner avec des éclairages naturels donne une vraie liberté. En écrivant le film, je pensais à The Florida Project, à Little Miss Sunshine ; avec mon père, on regardait des films de Keaton, de Fellini. J’aimerais que les gens aillent voir le film et vivent un moment d’émerveillement à travers cette grosse zone de gris que vit la planète. »

Mon cirque à moi sort en salle le vendredi 14 août.