Parfum de scandale et odeur d’essence chez Cronenberg

David Cronenberg ne voulait à l’origine rien savoir d’adapter le roman de J.G. Ballard, un brûlot littéraire de plein droit. À l’époque, le cinéaste pourtant reconnu pour le caractère visqueux de ses œuvres des années 1970-1980 fut de son propre aveu «révulsé» par l’ouvrage que lui remit le producteur Jeremy Thomas.
Photo: Chris Young La Presse canadienne David Cronenberg ne voulait à l’origine rien savoir d’adapter le roman de J.G. Ballard, un brûlot littéraire de plein droit. À l’époque, le cinéaste pourtant reconnu pour le caractère visqueux de ses œuvres des années 1970-1980 fut de son propre aveu «révulsé» par l’ouvrage que lui remit le producteur Jeremy Thomas.

L’action se déroule à Cannes, en 1996. À l’issue du dévoilement de son palmarès, le jury présidé par Francis Ford Coppola accordera sa Palme d’or à Secrets and Lies, de Mike Leigh, œuvre largement plébiscitée durant le festival. Tel n’avait pas été le cas pour Crash, de David Cronenberg, œuvre s’attardant à un groupe excité sexuellement par les accidents de voiture par laquelle le scandale, passage obligé cannois, était arrivé cette année-là. Et voici que lors de la cérémonie de clôture, on lui attribue le Prix spécial du jury, un laurier non pas annuel, mais discrétionnaire. Conspué autant que salué, le film déchaîna les passions durant près d’un an : sa sortie fut reportée aux États-Unis, des journaux britanniques tentèrent de le faire bannir… Près de 25 ans après les faits, voici que Crash reprend le chemin des salles dans une restauration 4K.

Retour sur le film en compagnie d’un Cronenberg qui, pour le compte, ne voulait à l’origine rien savoir d’adapter le roman de J.G. Ballard, un brûlot littéraire de plein droit. À l’époque, le cinéaste pourtant reconnu pour le caractère visqueux de ses œuvres des années 1970-1980 (Shivers, The Brood, Scanners, Videodrome, The Fly, etc.) fut de son propre aveu « révulsé » par l’ouvrage que lui remit le producteur Jeremy Thomas (The Last Emperor).

« Je n’avais jamais lu Ballard auparavant et le fait est que je n’ai pas pris la peine de terminer le roman en cette occasion. Ça m’apparaissait inhumain, froid, clinique… J’ai dit à Jeremy que je n’étais pas intéressé », se souvient David Cronenberg.

Un an plus tard, les deux hommes renouèrent au Festival du film de Toronto. Dans l’intervalle, le cinéaste avait relu le roman. « Lors de ce second essai, ça m’est apparu sous un nouveau jour. Le dégoût avait laissé place à la fascination. À ma propre surprise, je me suis entendu dire à Jeremy : faisons Crash. »

Infidélité requise

Redécouvrir Crash, c’est prendre la mesure du brio de David Cronenberg qui, entre autres tours de force, parvient à traduire en images le mélange en apparence contradictoire de « froideur clinique » et de sensualité débridée présent sur la page. La facture du film est lisse et gris bleuté comme l’acier ou le chrome, mais la caméra se fait volontiers langoureuse.

« On ne peut jamais espérer être parfaitement fidèle lorsqu’on adapte un roman au cinéma : il s’agit de deux formes d’art très distinctes, avec chacune son langage. Il faut toujours accepter qu’il y aura une réinvention de l’œuvre originale. Cela dit, je voulais préserver cette dichotomie entre le caractère clinique du style de Ballard et le caractère sensuel, sexuel de l’action. Les mouvements de caméra permettent d’insuffler une sensualité, la direction photo de Peter Suschitzky et le montage de Ronald Sanders [des complices de longue date] aussi. »

« L’apport des interprètes est crucial, poursuit le cinéaste avec qui Le Devoir a échangé en début de semaine. J’ai choisi des acteurs et des actrices, outre leur talent considérable, d’une grande beauté [James Spader, Holly Hunter, Deborah Kara Hunger, Rosanna Arquette] et qui dégagent de la force, alors que dans le roman, on ne perçoit guère l’apparence des personnages. C’est là un exemple d’un changement par rapport à la source, mais qui permet bizarrement de demeurer fidèle à l’esprit de celle-ci. Par contre, le film est somme toute plus sensuel que le roman. Le roman recèle une laideur volontaire. C’est un aspect que j’ai dû surmonter, accepter. »

Tous ne suivirent pas le cinéaste, manifestement. On l’évoquait, Crash suscita la fureur de maints critiques, dont Alexander Walker du journal britannique Evening Standard, qui en fit une affaire personnelle, gênante a posteriori. « Il écrivit que le film allait “au-delà des limites de la dépravation”. Rien de moins », se souvient David Cronenberg en rigolant avant de poursuivre, plus sérieux : « Je savais que je proposais là un film radical, mais honnêtement, la virulence des attaques m’a surpris. En revanche, Ballard a adoré le film et l’a défendu : j’en ai été touché. »

Dans une lettre envoyée au cinéaste (reproduite dans l’édition spéciale 4K UHD du film), l’auteur écrivit à l’époque : « Cher David, votre adaptation de Crash m’a stupéfié ! C’est le film le plus puissant et le plus original que j’ai vu depuis des années. »

Relents d’homophobie

En l’occurrence, Crash était la quatrième adaptation d’affilée que réalisait Cronenberg. Il y avait eu Dead Ringers (1988), d’après le roman que Bari Wood tira d’un fait divers sur des jumeaux gynécologues perturbés, Naked Lunch (1991), d’après le roman en partie autobiographique de William S. Burroughs sur les pérégrinations hallucinées d’un écrivain toxicomane, puis l’injustement négligé M. Butterfly (1993), d’après la pièce de David Henry Hwang inspirée par l’affaire Boursicot, sur un diplomate français épris à Pékin d’une diva qui est en réalité un homme doublé d’un espion.

Fait intéressant, ces trois films traitaient en sous-thème d’ambiguïté sexuelle et d’homosexualité refoulée. C’est dans Crash que cette préoccupation trouva son aboutissement : on pense à cette séquence, à l’approche du dénouement, où James (James Spader), nouveau venu dans cet univers où sexe rime avec accident de la route, et Vaughan (Elias Koteas), mentor de la bande, finissent par consommer leur attirance mutuelle.

Relativement explicite, cette scène, au fond, aurait-elle choqué autant, sinon davantage que le concept insolite d’excitation sexuelle par collision interposée ?

Photo: MK2 Mile End Dans «Crash», le sujet de l’homosexualité refoulée trouva son aboutis-sement : on pense à cette séquence où James (James Spader, à gauche), nouveau venu dans cet univers où sexe rime avec accident de la route, et Vaughan (Elias Koteas), mentor de la bande, finissent par consommer leur attirance mutuelle. 

« Vous mettez le doigt dessus, acquiesce David Cronenberg. C’est pendant cette scène, surtout, que les gens se mettaient à quitter la salle. Après s’être identifié au personnage de Spader, un bel homme qui fait l’amour à toutes ces femmes ravissantes, de le voir faire de même avec ce type louche sur une banquette arrière, c’était trop pour eux. »

S’il avait sa première mondiale ces jours-ci, Crash s’attirerait-il les mêmes foudres ?

« Je ne le crois pas. Je suis peut-être d’un optimisme naïf, mais j’aime penser que nous sommes collectivement plus ouverts aujourd’hui. Lorsque la restauration 4K de Crash a été dévoilée au festival de Venise l’automne dernier, la réaction a été beaucoup plus positive, tout spécialement auprès des jeunes. Ça, c’est rassurant. »

Crash reprend le chemin des salles le vendredi 14 août.

Quand le passé revient

Pour mémoire, Crash fut tourné au cours d’une période charnière de la carrière de David Cronenberg. En effet, ses premiers films, d’horreur et de science-fiction pour la vaste majorité, donnèrent naissance au courant horrifique dit de « body horror », ou horreur corporelle, avec parasites, transformations et surtout mutations, le tout jumelé à des considérations éthiques et philosophiques par l’entremise de l’archétype récurrent du savant fou. « Je n’ai pas inventé cette expression, mais j’avoue l’aimer », confie le cinéaste.

 

Or, à partir de Dead Ringers, Cronenberg s’éloigna graduellement de l’horreur, demeurant rivé au corps, mais migrant vers l’esprit. Désormais, les transformations dépeintes dans ses films sont davantage d’ordre psychologique (Spider, A History of Violence, Maps to the Stars, etc.). En gardant cela en tête, et dans un contexte où l’on appréhende une seconde vague du coronavirus sur fond de souvenir récent de confinement, deux films de David Cronenberg revêtent une pertinence renouvelée : ses premiers longs « officiels », Shivers (1975) et Rabid (1977). Ce, pour la seconde fois.

 

En effet, ces récits, respectivement, de résidents d’un luxueux immeuble contaminés par des parasites qui engendrent une frénésie lubrique mortelle, et d’une jeune femme qui infecte d’un virus semblable à la rage la population après avoir reçu une greffe expérimentale, furent décrits comme ayant anticipé la pandémie du VIH. Le même genre d’analyse peut être fait par rapport à la COVID. Rabid, en particulier, résonne tout particulièrement en ce moment puisque c’est la proximité physique qui permet à la patiente zéro de propager le virus.

 

« Ça m’est toujours un peu difficile de repenser à mes premiers films, car pour moi, c’était l’apprentissage du métier : je ne vois que les maladresses, le manque de finesse… Je me souviens des relations avec les producteurs, le manque de budget, les conflits avec certains acteurs, le cas échéant… Sachant cela, c’est très gratifiant pour moi de voir que ces films continuent “d’exister” pour tant de cinéphiles qui se plaisent à y projeter toutes sortes de théories. C’est gratifiant. Et ça me dit que, peut-être, une certaine acuité, une certaine originalité aura compensé le manque de maîtrise. »

 

À noter que Shivers, tourné à L’Île-des-Soeurs, reparaîtra en Blu-ray le 15 septembre avec un tout nouveau commentaire audio d’accompagnement auquel David Cronenberg a accepté de participer. En attendant sa toute première minisérie, Consumed, produite par Netflix.