Fureur sur la ville avec «Panique»

L'affiche du film «Panique», de Jean-Claude Lord, sorti en 1977.
Photo: Éléphant Mémoire du cinéma L'affiche du film «Panique», de Jean-Claude Lord, sorti en 1977.

Certains films sont inoubliables, et d’autres, injustement oubliés. Il en va ainsi pour toutes les cinématographies, et celle du Québec n’y échappe pas. Au cours des prochaines semaines, Le Devoir vous invite à revisiter des productions de tous les genres, de toutes les décennies, auprès de certains de leurs artisans, accompagnés des propos de critiques, de dramaturges et d’universitaires pour jeter une lumière contemporaine sur ces films. Cette semaine, Panique, de Jean-Claude Lord, ou l’alliance entre préoccupations environnementales et sens aiguisé du spectaculaire.

Des épiceries violemment prises d’assaut, des politiciens jonglant mal avec les craintes des citoyens, des industriels sans scrupule, un mal foudroyant difficile à contenir. Non, il ne s’agit pas d’un résumé du Québec au temps du confinement et de la COVID-19, mais d’éléments tirés de Panique (1977), de Jean-Claude Lord, tourné à une époque où il était l’un des rois du box-office québécois. Le réalisateur de Bingo, des Colombes et de Parlez-nous d’amour affichait déjà cette furieuse et frénétique envie de faire du cinéma.

« Le manque de moyens m’a appris à tourner vite », précise celui que d’autres associent à des succès tels La grenouille et la baleine, ou des séries comme Lance et compte, Diva, Jasmine, et plus récemment District 31. Et c’est compter sans les productions de langue anglaise, qui lui permettaient « de garder la main », de travailler à l’étranger et, parfois, de connaître un appréciable succès commercial à l’échelle nord-américaine, comme avec Visiting Hours (1982), dans lequel Michael Ironside sème la terreur dans un hôpital ultramoderne.

Photo: Éléphant Mémoire du cinéma Dans «Panique», la caméra de Jean-Claude Lord se promène plutôt dans les corridors blafards de centres hospitaliers peuplés d’enfants rendus malades par une eau contaminée par les produits chimiques.

On vous cache quelque chose

Dans Panique, la caméra de Jean-ClaudeLord se promène plutôt dans les corridors blafards de centres hospitaliers peuplés d’enfants rendus malades par une eau contaminée par les produits chimiques d’une multinationale de pâtes et papier assoiffée de profits et dépourvue de principes. Avec la complicité de politiciens sans boussole morale, une partie de la population d’une ville (Trois-Rivières, maquillée sous le nom de Port-Champlain) se retrouve au cœur de cette tragédie écologique, qui fera beaucoup dejeunes victimes, mais éveillera les consciences.

C’était aussi ce que souhaitait le cinéaste en tournant ce film coécrit avec Jean Salvy, s’inspirant de catastrophes survenues à Seveso, en Italie (des herbicides échappés d’une usine chimique), et à Minamata, au Japon (déversement de mercure dans l’eau pendant des décennies). « J’ai dit à Salvy : “ça va arriver ici, c’est inévitable,et la seule question c’est : quand ?”. On avait le projet d’une coproduction franco-québécoise avec Marlène Jobert, et c’est ensuite devenu une production 100 % québécoise. » Peu importe la formule, ses intentions étaient claires : éveiller le public et, si possible, faire changer les lois. C’est ce qu’il visait en projetant le film à l’Assemblée nationale devant des députés et des membres du gouvernement de René Lévesque. En vain.

Paniques d’hier et d’aujourd’hui

Renouer avec Panique en 2020, en plus de s’étonner de voir tous ces acteurs aujourd’hui disparus (Jean Coutu, Benoît Girard, Jean-MarieLemieux, Claude Michaud, Catherine Bégin, Jean Besré, Roger Lebel, etc.), c’est découvrir des similitudes avec le présent, dont ce sentiment d’angoisse devant un phénomène (invisible) qui nous dépasse. Mais Jean-Claude Lord dressait des parallèles entre son film et notre époque bien avant l’apparition de la COVID-19. « Lorsque j’ai entendu le discours de Greta Thunberg aux Nations unies [le 23 septembre 2019], je trouvais qu’il correspondait beaucoup à celui de la fin de mon film : de la passion, et de la dureté. »

De même qu’un appel aux enfants, les victimes des prochains gâchis environnementaux. « Quand on parle de certains de mes films, on dit que j’étais un précurseur. C’est faux : j’étais de mon temps, mais les autres étaient en retard ! » s’exclame le réalisateur.

[Jean-Claude Lord] arrivait avec des sujets sérieux, mais les traitait avec les codes du cinéma de genre. Jamais il ne les “trivialisait”. À l’époque, est-ce qu’on faisait ces reproches à des films comme Network [de Sidney Lumet, 1976] ou The China Syndrome [de James Bridges, 1979] ?

Ce n’est pas Marc Lamothe, grand admirateur du cinéma de Lord, qui le contredira. Panique demeure son préféré. « Je le visionne régulièrement, et le discours final me donne toujours le frisson », dit-il. Mais pour le directeur des partenariats et programmateur du Festival international de film Fantasia, le malentendu a trop longtemps persisté autour du cinéma de Lord. « Il arrivait avec des sujets sérieux, mais les traitait avec les codes du cinéma de genre. Jamais il ne les “trivialisait”. À l’époque, est-ce qu’on faisait ces reproches à des films comme Network [de Sidney Lumet, 1976] ou The China Syndrome [de James Bridges, 1979] ? » D’ailleurs, une rumeur, jamais complètement élucidée par le cinéaste, évoque une projection privée de Panique pour l’équipe du film de Bridges, qui mettait en vedette Jane Fonda.

Marc Lamothe salue également le côté kamikaze de Jean-Claude Lord, lui qui s’infiltrait dans les manifestations syndicales, les assemblées du Parti québécois ou les spectacles country pour capter des images de foules et les intégrer à ses fictions. Celui qui se définit moins comme un artiste que comme un « communicateur de masse » évoque aussi avec nostalgie cette liberté d’action. « Filmer un amoncellement de chiens morts ou faire pénétrer l’escouade antiémeute dans les studios de Radio-Canada serait impensable aujourd’hui », souligne Jean-Claude Lord lorsqu’il se remémore Panique.

Une Jane Fonda québécoise

Et que dire de cette image forte : un fusil sur la tempe d’un premier ministre du Québec (Gérard Poirier) lors d’une émission de télévision animée par Michelle Tisseyre (dans son propre rôle), et sous les yeux horrifiés d’un auditoire captif — en studio comme à la maison. L’instigatrice du coup, Françoise Gélinek (Paule Baillargeon), soutenue par une mère éplorée (Lise Thouin), avait d’abord pour mission de formater les messages rassurants de ceux qui tirent les ficelles, avant de saisir toute l’ampleur de la tragédie. Ses anciens compagnons d’armes l’accusent même de se prendre pour… Jane Fonda !

Quarante-trois ans plus tard, Paule Baillargeon s’étonne encore de l’audace de Jean-Claude Lord de l’avoir choisie pour ce rôle de premier plan ; ils ne connaissaient que leur travail respectif. « Je n’étais pas dans sa gang, se rappelle l’actrice et réalisatrice (La cuisine rouge, Le sexe des étoiles, Trente tableaux) associée à l’époque au célèbre Grand Cirque ordinaire. Je n’avais fait que quelques films, j’étais un peu une fille de la marge. Et tout était nouveau pour moi à ce moment-là. Je tournais autant pour Gilles Groulx (Entre tu et vous) ou Denys Arcand (RéjeannePadovani, Gina) que Jean-Claude Lord. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Peu importe la formule, les intentions du réalisateur, Jean-Claude Lord, étaient claires: éveiller le public et, si possible, faire changer les lois.

La voilà donc parachutée dans un tournage pourvu d’un budget de 450 000 $ (environ 2 millions, en dollars d’aujourd’hui), au milieu de dizaines de figurants et d’une distribution imposante. « Me retrouver parmi tous ces acteurs connus, ça m’intimidait », se souvient Paule Baillargeon, qui se rappelle aussi sa garde-robe flamboyante et ses coiffures excentriques, mais de plus en plus dépouillées à mesure que son personnage saisissait la gravité de la situation. Jusqu’à s’emparer des ondes afin d’alerter la population du danger.

Pour Marc Lamothe, sa présence relevait de l’évidence. « Jean-Claude Lord a vu qu’elle pouvait livrer ce discours avec force et crédibilité, dit-il. Et s’il est vrai qu’il prenait souvent les mêmes acteurs, il les métamorphosait chaque fois. »

Une méthode que le cinéaste a appliquée à lui-même, comme en fait foi son autobiographie, La beauté des rêves (Les Intouchables, 2018), aussi transparente sur ses échecs que sur ses succès. Une authenticité qui n’étonne pas Marc Lamothe : « C’est un homme de son époque, qui pense comme son époque. »

Panique, de Jean-Claude Lord, est présenté sur Illico.