L'été sans contrainte ni coupure de Jean-Carl Boucher

Le cinéaste Jean-Carl Boucher (à gauche en bas) en compagnie des actrices et acteurs qui forment une partie de la distribution de son film Flashwood: Antoine Desrochers, Pier-Luc Funk, Rose-Marie Perreault, Simon Pigeon et Karelle Tremblay.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le cinéaste Jean-Carl Boucher (à gauche en bas) en compagnie des actrices et acteurs qui forment une partie de la distribution de son film Flashwood: Antoine Desrochers, Pier-Luc Funk, Rose-Marie Perreault, Simon Pigeon et Karelle Tremblay.

Jean-Carl Boucher rêve de faire du cinéma depuis longtemps. Fils d’un cinéphile averti, il s’est toujours intéressé aux gars des vues, c’est-à-dire à tout ce qui se passait derrière la caméra. Déjà, sur le plateau d’Un été sans point ni coup sûr (2008), où il partage la vedette avec Pier-Luc Funk et Simon Pigeon, que l’on retrouve dans Flashwood, il s’amuse à tourner entre les prises avec sa mini DV.

« Francis Leclerc trouvait ça étrange, mais il affectionnait ce côté-là de moi et m’encourageait à continuer. On est devenu de grands amis et c’est grâce à lui que j’ai pu assumer mon envie de réaliser et que je me suis permis de tourner », confie l’acteur de 26 ans.

À 15 ans, alors qu’il promeut 1981 (2009), où il incarne Ricardo Trogi en son jeune temps, il n’hésite pas à dire qu’il souhaite devenir réalisateur. En 2011, il a déjà deux courts métrages à son actif, Médium saignant et La selve.

« J’ai été tellement chanceux de tomber sur ces cinéastes-là. Ricardo, qui est l’un de mes mentors, est un grand ami ; on parle tout le temps de cinéma. Il y a beaucoup de différences entre Francis et Ricardo, et c’était le fun de pouvoir cueillir leurs conseils afin de pouvoir créer ma propre identité. »

Tandis qu’il poursuit avec succès sa carrière d’acteur et signe d’autres courts métrages, en 2013, Jean-Carl Boucher réunit une bande d’amis, dont Laurent-Christophe de Ruelle, qui lui donnait la réplique dans 1987 (2014), Antoine DesRochers, Maxime Desjardins-Tremblay, Karelle Tremblay et Carla Turcotte, avec qui il entreprend le tournage de Flashwood, d’après le surnom que donnent à Boisbriand, quartier où vivent ses parents, « les petits bums de la place qui n’assument pas de rester dans un quartier qu’ils ne trouvent pas assez cool ».

Campé l’été, le récit est tout simple : des gars et des filles qui s’ennuient parlent de tout, de rien, d’amour, de sexe, en tentant d’oublier leur morne quotidien avec quelques pétards et beaucoup d’alcool.

« Ce n’est pas autobiographique, car, très tôt, on a déménagé en ville pour travailler, donc on n’a pas vraiment connu la vie de banlieue. Le fait de revenir chez mes parents m’a permis d’avoir assez de distance pour observer les petites gangs qui s’y forment, des gens qui ne se sont pas choisis, mais qui se tiennent ensemble parce qu’ils sont coincés à l’école et après l’école. Je trouvais ça charmant de donner notre vision de ce qu’on aurait pu être. »

Sept ans de réflexion

Au moment de commencer le tournage de Flashwood, dont une bonne partie des dialogues sont improvisés par les acteurs qu’il surnomme ses scénaristes fantômes, Jean-Carl Boucher ignorait totalement ce qu’allaient devenir les personnages et comment allait se terminer leur histoire. Et cela ne l’angoissait même pas.

« Je n’étais pas dans un bain de glace en train de virer fou et de juste penser à Flashwood pendant sept ans, blague-t-il. Je suis vraiment content d’avoir justement pris le temps parce qu’un premier film, c’est important dans la vie d’un cinéaste. Dans la première partie tournée il y a sept ans, je savais qu’il y avait quelque chose d’un peu incomplet. Je voulais attendre de voir ce que j’allais penser de ce truc-là. J’avais le luxe d’être assez jeune pour pouvoir le laisser mûrir, le laisser sur une tablette, pas pour qu’il prenne la poussière, mais pour le revisiter une fois de temps en temps. »

Cinq ans plus tard, il tourne la deuxième partie avec les mêmes acteurs, auxquels se joignent Didier Emmanuel et Rose-Marie Perreault. Afin de boucler la boucle, il tourne la troisième et dernière partie, où l’on retrouve Mehdi Bousaidan, l’année suivante. Parfois, pour une minute à l’écran, l’équipe peut tourner toute une matinée sans arrêter la caméra.

« Flashwood est devenu un laboratoire où on pouvait expérimenter et qui nous donnait un sentiment de liberté totale. On a pu faire des trucs qu’on n’avait jamais essayés. Ce que je trouve incroyable, c’est que notre gang d’amis est restée la même. J’espère que ce sera plus qu’une time capsule pour nous, que ça rejoindra les gens. Le terme est peut-être trop fort, mais on est content d’avoir fait ce geste artistique là, cette démarche organique. »

Je suis vraiment content d’avoir justement pris le temps parce qu’un premier film, c’est important dans la vie d’un cinéaste. Dans la première partie tournée il y a sept ans, je savais qu’il y avait quelque chose d’un peu incomplet. Je voulais attendre de voir ce que j’allais penser de ce truc-là. J’avais le luxe d’être assez jeune pour pouvoir le laisser mûrir, le laisser sur une tablette, pas pour qu’il prenne la poussière, mais pour le revisiter une fois de temps en temps.

 

Film sous influences

Citant Larry Clark, Kevin Smith et Greg Araki parmi ses sources d’inspiration, Jean-Carl Boucher affirme qu’il n’a pas volontairement tourné sur plusieurs années pour s’inscrire dans la veine de Boyhood ni de la trilogie Before, de Richard Linklater. En fait, c’est davantage la tradition du cinéma direct qu’il a voulu perpétuer.

« Ce que j’aime le plus dans le cinéma québécois, c’est quand on retrouve de petits moments de cinéma direct, comme chez Rafaël Ouellet et Geneviève Dulude-De Celles. C’est tellement ça qui représente l’identité québécoise que je suis content d’avoir fait un truc qui peut y faire référence. J’aime aussi des films un peu plus trash et plus libres dans leur structure, comme le magnifique film de Myriam Verreault et Henry Bernadet, À l’ouest de Pluton. Tous mes amis pensent que c’est l’un des meilleurs films québécois. J’aimerais qu’il y ait une parcelle de cette magie-là dans notre film. »

Si Flashwood évoque par son sujet et son décor banlieusard Tu dors Nicole, de Stéphane Lafleur, le jeune cinéaste dévoile s’être tourné vers le photographe américain William Eggleston pour concevoir l’esthétique du film.

« Il y a tellement quelque chose de photographique dans ces lieux-là. On le voyait quasiment comme un projet photo. Je voulais éliminer l’aspect “on raconte avec la caméra”. Comme chez Eggleston, je voulais que cela soit neutre et beau à la fois, comme si ça appartenait à une époque un peu perdue. »

Un peu perdue comme ses personnages, comme sa génération ?

« Je ne voulais pas faire un film qui appartienne aux années 2010 ; j’ai enlevé toute technologie possible. Je ne voulais pas de situation qui ait rapport avec un texto. Ça me fait un peu peur, le portrait générationnel. Ce n’est donc pas les jeunes d’aujourd’hui, mais une époque un peu neutre, comme le décor avec ses maisons et ses rues anonymes. Je voulais que n’importe qui puisse s’y reconnaître en créant un feelingqui ressemble à l’adolescence de n’importe quelle génération. »

Flashwood sort en salle le vendredi 7 août.