«Au nom de la terre»: les damnés de la terre agricole

«Au nom de la terre» présente à la fois le tissage de la toile économique sur des paysans qui n’arrivent plus à suivre la cadence, et la spirale descendante d’un homme voulant à la fois protéger sa famille et prouver à son père inflexible qu’il peut réussir.
Photo: Axia Films «Au nom de la terre» présente à la fois le tissage de la toile économique sur des paysans qui n’arrivent plus à suivre la cadence, et la spirale descendante d’un homme voulant à la fois protéger sa famille et prouver à son père inflexible qu’il peut réussir.

Édouard Bergeon ne possède pas seulement une connaissance approfondie du milieu agricole français grâce à sa position de journaliste. Observateur sensible, certes, ouvertement en faveur de ces travailleurs de la terre que les citadins ignorent, il est lui-même fils et petit-fils de paysan, marqué depuis l’enfance par la dureté du métier, et l’absurdité des lois économiques qui en dictent le fonctionnement.

Dans Au nom de la terre, une première image, celle d’un champ traversé par un homme d’âge mûr visiblement désespéré, Pierre (Guillaume Canet, tout en rage contenue), est immédiatement suivie d’un retour en arrière, en 1979, et d’un grand retour : le même homme, plus jeune et d’allure fringante, revient des États-Unis pour prendre les commandes de la ferme familiale. Il retrouve son petit monde, à commencer par son père, Jacques (Rufus, parfait en patriarche impitoyable), sa future épouse, Claire (radieuse et solide Veerle Baetens), et un élevage de chevreaux dont il compte prendre soin, tout comme de sa future famille.

Cette introduction est suivie d’une ellipse temporelle nous conduisant en 1996, dépassant ainsi les années 1980 sans les illustrer. Or, ses valeurs de rentabilité économique, de production frénétique, et de produits beaux, bons, pas chers, bourrés de pesticides et d’hormones imprègnent toutes les pratiques de Pierre. Il travaille maintenant à l’heure européenne et en suivant les diktats de Bruxelles, convaincu qu’il pourra tirer son épingle du jeu, véritable bête de somme sous le regard parfois hébété de sa fille Emma (Yona Kervern), et surtout de son fils Thomas (Anthony Bajon) qui rêve de devenir ingénieur agricole. Tout cela pendant que Claire tient non seulement la comptabilité, mais toute cette famille à bout de bras…

La mise en place de ce qui sera une véritable tragédie se déploie de façon méticuleuse, le cinéaste cherchant à ancrer son récit dans une vérité irréprochable, et avec moult détails. Cette posture quasi documentaire semble pour lui essentielle afin de faire comprendre la complexité des mécanismes qui régissent le quotidien de ces travailleurs pas comme les autres, souvent traités plus mal que les autres. Une démonstration qui aurait sans aucun doute gagné en concision.

C’est au moment où le film délaisse le ton de la chronique paysanne que l’on assiste à une accélération du récit : dans l’angoisse, la détresse, voire l’horreur (qui n’a jamais ressenti une peur effroyable devant un incendie dévastateur ?). Tout cela prend d’abord la forme d’une visite à la banque, véritable tournant de cette trajectoire vers une déchéance annoncée. Plusieurs sauront vite déceler le caractère ironique de l’échange alors que l’endettement excessif est célébré comme un outil de développement plutôt que pour ce qu’il est pour les gagne-petit : un asservissement.

À ce moment précis, Au nom de la terre présente à la fois le tissage de la toile économique sur des paysans qui n’arrivent plus à suivre la cadence, et la spirale descendante d’un homme voulant à la fois protéger sa famille et prouver à son père inflexible qu’il peut réussir : à sa manière, et malgré latyrannie des lois du marché. Cette bataille n’est que la triste métaphore de ce qui se joue sur les terres de France, et celles d’ici, elle qui broie des hommes et des femmes n’arrivant plus à suffire à la tâche, et décourageant leur progéniture de suivre leurs traces.

Si Édouard Bergeon se fait un point d’honneur de scruter à la loupe cette réalité, il apparaît encore plus sensible dans sa manière d’illustrer la décomposition progressive de l’âme d’un battant ayant, de guerre lasse, rendu les armes. Les toutes dernières images du film soulignent dignement le caractère autobiographique de son premier long métrage de fiction, mais dans une succession de scènes absolument poignantes, le cinéaste témoigne d’un regard aiguisé sur la profonde dérive des naufragés de la santé mentale.

Certains d’entre eux ont les pieds bien rivés à la terre, ce qui ne les empêche pas de trébucher, et parfois d’emporter les autres à leur suite. Au-delà des tristes statistiques (chaque jour en France, un agriculteur se suicide) et d’une conclusion crève-cœur, Au nom de la terre veut libérer une parole étouffée, et semer un espoir dépourvu de lunettes roses.  

Au nom de la terre

★★★ 1/2

Drame d’Édouard Bergeon. Avec Guillaume Canet, Veerle Baetens, Anthony Bajon, Rufus. France–Belgique, 2019, 103 minutes.