«Random Acts of Violence»: un tueur si proche

Jay Baruchel évoque le fait que, dans la vie comme dans la fiction, on néglige les victimes au profit des agresseurs: «Je pourrais à peine nommer une poignée de victimes, alors que je peux nommer plusieurs meurtriers: Ted Bundy, John Wayne Gacy, Clifford Olson… Je n’en suis pas fier. C’est la même chose pour un film d’horreur, je connais bien le meurtrier, mais ses victimes sont jetables.»
Photo: Entract Films Jay Baruchel évoque le fait que, dans la vie comme dans la fiction, on néglige les victimes au profit des agresseurs: «Je pourrais à peine nommer une poignée de victimes, alors que je peux nommer plusieurs meurtriers: Ted Bundy, John Wayne Gacy, Clifford Olson… Je n’en suis pas fier. C’est la même chose pour un film d’horreur, je connais bien le meurtrier, mais ses victimes sont jetables.»

L’horreur, l’acteur Jay Baruchel (Le Trotski) est tombé dedans quand il était petit. À sa mère qui lui demande ce qu’il veut faire quand il sera grand, il répond du haut de ses 7 ans : « Je veux faire peur à Stephen King pour qu’il fasse dans sa culotte ! »

« Dans mon panthéon d’inspiration, l’horreur tient une très haute place, confie le natif d’Ottawa, joint à Toronto. Toutes mes plus grandes expériences de cinéma sont profondément reliées à ce genre. Quand j’étais jeune, je regardais les films que mes parents ne voulaient pas me montrer. »

À 15 ans, avec un ami, il voit Psychose, d’Alfred Hitchcock. Tous deux doutent qu’un « vieux film en noir en blanc » leur fasse un quelconque effet… Eh bien, ils ne dorment pas de la nuit. À la même époque, avide lecteur du magazine Fangoria, il découvre L’exorciste, de William Friedkin.

« Alfred Hitchcock est mon idole depuis l’adolescence ; j’ai vu tous ses films. L’exorciste demeure l’une de mes plus marquantes expériences comme spectateur… pour le meilleur et pour le pire ! Ma mère est catholique et je suis allé à l’école catholique, alors c’est venu me chercher. »

Au cœur de l’horreur

Pourtant, rien de cela ne surpasse ce qu’il ressent devant l’œuvre de David Cronenberg. « Il est l’une de mes plus grandes inspirations ; j’adore ses histoires. Nous avons peu de héros dans le cinéma canadien anglais, alors quand j’ai découvert qu’il existait un tel artiste au Canada, quelqu’un qui créait des œuvres si authentiques et sincères, je me suis dit que je voulais faire du cinéma. Je devais avoir 10 ou 11 ans. »

Trois ans après Goon : Le dernier des durs à cuire, son premier long métrage à titre de réalisateur, Random Acts of Violence prend l’affiche au Québec. La genèse du film remonte à 2001, alors qu’on demande à Jay Baruchel et à Jesse Chabot, avec qui il a scénarisé Goon 2, d’écrire un scénario d’après la bande dessinée de Justin Grey et Jimmy Palmiotti. Baruchel se passionne tant pour le projet qu’il décide d’en assurer la réalisation. « Ce qui m’a intéressé dans cette histoire, c’est la réflexion sur l’inspiration et sur la responsabilité des artistes. J’y voyais aussi la chance de faire un film d’horreur sur un créateur. »

Auteur de la populaire bédé Slasherman, Todd (Jesse Williams) n’arrive pas à écrire le dernier tome de la série. Afin de retrouver l’inspiration, il entreprend un road trip avec sa femme (Jordana Brewster), qui écrit un livre sur les victimes du tueur lui ayant inspiré son personnage, son assistante (Niamh Wilson) et son meilleur ami (Baruchel). Or, un tueur s’amuse à semer des cadavres sur leur route dans des mises en scène rappelant des planches de Slasherman. À mesure que le quatuor se rapproche du village natal de Todd, ce dernier est assailli de douloureux flash-back qui le rendent de plus en plus irritable.

« Beaucoup d’hommes qui livrent des œuvres cinématographiques, littéraires ou musicales importantes au monde ne donnent rien à leurs proches. Quiconque se retrouve dans l’entourage de telles personnes en paie le prix ; elles ont la tête dans le cul et ne pensent qu’à elles-mêmes. Pour moi, c’est un terreau fertile pour un film d’horreur qui me permettait d’aborder l’exploitation des victimes et ce qu’on ressent lorsqu’on devient soi-même victime. On n’a rien vu dans le cinéma d’horreur sur ce sujet. »

À travers le personnage de Kathy (Brewster), Baruchel évoque le fait que, dans la vie comme dans la fiction, on néglige les victimes au profit des agresseurs : « Je pourrais à peine nommer une poignée de victimes, alors que je peux nommer plusieurs meurtriers : Ted Bundy, John Wayne Gacy, Clifford Olson… Je n’en suis pas fier. C’est la même chose pour un film d’horreur, je connais bien le meurtrier, mais ses victimes sont jetables. Ça en dit long sur le regard masculin et notre société, sur l’interprétation masculine des faits, qui s’intéresse aux gestes davantage qu’aux conséquences. C’est un gros problème de société. »

Si Jay Baruchel ne s’est pas contenté de scénariser le film avec Jesse Chabot, c’est surtout grâce à Jason Eisener, réalisateur de Hobo with a Shotgun et monteur de Goon 2, qui y reconnaissait celui qui a grandi à Montréal. Devrions-nous nous inquiéter de son état d’esprit ?

Baruchel éclate de rire : « Il y a là-dedans une réflexion sur certains aspects de ma personnalité dont je ne suis pas fier. Quand je lis un livre ou vois un film sur John Lennon ou Bob Marley, je me rends compte que beaucoup de gens autour d’eux sont des victimes. Je dois donc me demander si je fais ça à ma famille, à mes amis, si je fais passer ma carrière avant eux. J’aime croire que ce n’est pas le cas, mais j’ai toujours la crainte que cela puisse arriver. Cela dit, ne vous inquiétez pas pour moi. »

La touche Hussain

Au générique de Random Acts of Violence, on retrouve le cinéaste québécois Karim Hussain (La belle bête), à qui Jay Baruchel a confié la direction photo. Hussain, qui a aussi signé la photo de Hobo with a Shotgun, en connaît tout un chapitre sur le cinéma d’horreur. Aurait-il été, pour ainsi dire, le monsieur Miyagi de Jay Baruchel ?

« Totalement ! Karim, je l’appelle ma conscience artistique. C’est certainement mon sensei. Ce qui est vraiment cool, c’est que je connais Karim depuis l’âge de 15 ans, confie l’acteur de 38 ans. J’avais tourné dans Matthew Blackheart : Monster Smasher, d’Érik Canuel, à Montréal. À l’époque, Karim était journaliste à Fangoria et il était venu couvrir le tournage de ce film. Au moment de l’entrevue, j’ai appris qu’il était l’un des programmateurs de Fantasia, un festival que je fréquentais depuis mes 14 ans. Nous avions vraiment connecté. »

Si leurs chemins se sont séparés, l’un et l’autre ont suivi avec beaucoup d’intérêt leur carrière respective. Puis, il y a quatre ans, les conversations à bâtons rompus sur le cinéma ont repris de plus belle et tous deux ont eu envie de travailler ensemble.

« Karim, c’est une source intarissable d’inspiration. Il n’est jamais à court d’idées. On est passés à travers six versions de la liste des plans en préproduction. La seule raison pour laquelle on a pu tourner ce genre de film en si peu de temps — 19 jours et demi ! —, c’est grâce à Karim. Il connaît tellement bien son métier qu’il trouve toujours une solution. L’une des choses qui me rendent le plus fier dans ce film, qui était compliqué à faire parce que ce n’est pas un simple huis clos, mais un road movie avec des meurtres au couteau, c’est sa belle facture visuelle. Et ça, c’est la touche de Karim Hussain. »

Random Acts of Violence sortira en salle le 31 juillet.