«Bonheur d’occasion»: le film que Gabrielle Roy n’aura jamais vu

C’est à grande vitesse que Mireille Deyglun, l’interprète de Florentine Lacasse dans «Bonheur d’occasion», a plongé dans le roman qu’elle avait lu adolescente, préparant quatre scènes, deux en anglais et deux en français, pour l’audition. Avec son regard d’aujourd’hui, la suite est parsemée de bons souvenirs.
Photo: Éléphant Mémoire du cinéma C’est à grande vitesse que Mireille Deyglun, l’interprète de Florentine Lacasse dans «Bonheur d’occasion», a plongé dans le roman qu’elle avait lu adolescente, préparant quatre scènes, deux en anglais et deux en français, pour l’audition. Avec son regard d’aujourd’hui, la suite est parsemée de bons souvenirs.

Certains films sont inoubliables, et d’autres, injustement oubliés. Il en va ainsi pour toutes les cinématographies, et celle du Québec n’y échappe pas. Au cours des prochaines semaines, Le Devoir vous invite à revisiter des productions de tous les genres, de toutes les décennies, auprès de certains de leurs artisans, avec des propos de critiques, de dramaturges et d’universitaires pour jeter une lumière contemporaine sur ces films. Cette semaine, Bonheur d’occasion, de Claude Fournier, ou la joie sincère de triompher devant la toute-puissance hollywoodienne.​

Bonheur d’occasion, célèbre roman de Gabrielle Roy publié en 1945 et prix Femina en 1947, décrit les joies et les misères des habitants du quartier ouvrier de Saint-Henri alors que gronde la Deuxième Guerre mondiale. Bonheur d’occasion, le film de Claude Fournier, raconte la même histoire, mais se décline de multiples manières : deux longs métrages, l’un tourné en français et l’autre en anglais ; deux miniséries de cinq épisodes, également tournées dans les deux langues officielles ; une version restaurée et numérisée de 180 minutes. Tout cela fut réalisé au début des années 1980 au coût de 3,5 millions de dollars (8,75 en dollars d’aujourd’hui), et sur trois saisons.

Mais avant d’en arriver à l’étape d’illustrer les amours déçues de la jeune et naïve Florentine Lacasse (Mireille Deyglun) avec l’ambitieux Jean Lévesque (Pierre Chagnon), et les désillusions de sa famille, à commencer par celles de ses parents, la besogneuse Rose-Anna (Marilyn Lightstone) et l’insouciant Azarius (Michel Forget), il a fallu faire un long détour par… Hollywood.

Fin de partie

Ce détour, le cinéaste Claude Fournier et la productrice Marie-José Raymond l’évoquent sur un ton enjoué, mais ils n’ont pas oublié cette bataille avec les studios Universal, détenteurs des droits du livre depuis les années 1940. Ce roman était pour eux « une passion commune », et Fournier voyait Geneviève Bujold dans le rôle de Florentine. « Je voulais lui offrir un grand rôle, mais la lutte a été si longue qu’au moment où je le lui ai proposé, elle se considérait comme trop vieille », souligne le cinéaste. Quant à Universal, on avait envisagé à l’époque Joan Fontaine (Rebecca, Suspicion), mais le projet n’a jamais abouti et « quand les majors achètent les droits sur quelque chose, ils ne les revendent pas, car s’ils le font et que ça devient un succès, certains se font taper sur les doigts », ajoute Marie-José Raymond.

Ça ressemblait à un jeu. Je laissais les acteurs choisir dans quelle langue ils voulaient commencer et, parfois, on refaisait les prises quand c’était meilleur dans une langue plutôt qu’une autre. Et j’étais un peu maniaque : je tournais même deux fois les plans silencieux pour chacune des deux versions. Une tâche colossale pour la scripte, Monique Champagne, mais c’est la meilleure !

Entre Paris, Montréal et Los Angeles, le hasard les a mis sur la route professionnelle de Dixon Dern, l’avocat de l’acteur Donald Sutherland, avec qui Claude Fournier a tourné Alien Thunder (Le tonnerre rouge, 1974), expérience rocambolesque évoquée en détail dans l’autobiographie du cinéaste, À force de vivre (Libre Expression, 2009). Dern, très au fait des subtilités juridiques d’Hollywood, a su les guider dans ce dédale, mais avait surtout l’avantage d’être le partenaire de tennis du grand patron d’Universal, et a su plaider la cause de Marie-José Raymond entre deux services ! Pour la productrice, il était vital que « ce joyau de notre patrimoine littéraire » ne croupisse pas quelque part en Californie.

Trouver, et devenir, Florentine

Mireille Deyglun garde un souvenir précis des débuts de cette aventure alors qu’elle était partie en voyage dans la forêt amazonienne pendant un mois. Sur le chemin du retour, bloquée dans un aéroport aux États-Unis pour cause de tempête de neige, elle reçoit un appel de sa mère, l’unique Janine Sutto, qui l’implore de revenir au plus vite à Montréal, car un appel général avait été lancé : on cherche une Florentine Lacasse. « Et c’est un rôle pour toi ! », de préciser Sutto à celle qui était alors une actrice à l’aube de sa carrière. Et qui ne s’est pas fait prier pour rentrer au bercail.

C’est à grande vitesse que Mireille Deyglun a plongé dans le roman qu’elle avait lu adolescente, préparant quatre scènes, deux en anglais et deux en français, pour l’audition. Avec son regard d’aujourd’hui, la suite est parsemée de bons souvenirs. « J’ai eu un coup de foudre professionnel pour Claude et Marie-José. [Le tandem confirme des sentiments réciproques.] Au moment du tournage, j’avais une totale confiance en Claude, qui tenait aussi la caméra, ce qui était assez rare, et rassurant : comme actrice, ton premier public, c’est le directeur de la photographie. »

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «J’ai eu un coup de foudre professionnel pour Claude [Fournier] et Marie-José [Raymond]. Au moment du tournage, j’avais une totale confiance en Claude, qui tenait aussi la caméra, ce qui était assez rare, et rassurant: comme actrice, ton premier public, c’est le directeur de la photographie», se rappelle l'actrice Mireille Deyglun (photo).

De ce tournage-fleuve, qui s’est étendu de mars à juillet 1982, Mireille Deyglun et Claude Fournier ont le souvenir de longues et froides nuits d’hiver (« Les caméras gelaient », dit le cinéaste), mais se rappellent peu de choses de ce qui apparaît, d’un point de vue extérieur, d’une lourdeur excessive : tout tourner en anglais comme en français. « Ce n’était pas scène par scène, mais plan par plan, précise Mireille Deyglun. Dire nos répliques en français puis en anglais, c’était une mécanique qu’on a tous développée rapidement. »

« Ça ressemblait à un jeu, se rappelle le cinéaste. Je laissais les acteurs choisir dans quelle langue ils voulaient commencer et, parfois, on refaisait les prises quand c’était meilleur dans une langue plutôt qu’une autre. Et j’étais un peu maniaque : je tournais même deux fois les plans silencieux pour chacune des deux versions. Une tâche colossale pour la scripte, Monique Champagne, mais c’est la meilleure ! »

L’ombre de Gabrielle Roy

C’est au soir de sa vie que Gabrielle Roy a vu se concrétiser un rêve qu’elle chérissait : l’adaptation au cinéma de Bonheur d’occasion. L’autrice de La détresse et l’enchantement, La montagne secrète et Ces enfants de ma vie était « très protectrice de son œuvre, anxieuse face à sa réception, et a connu toutes sortes de problèmes de santé », relate Sophie Marcotte, professeure de littérature française à l’Université Concordia. Elle, qui a consacré une thèse à la correspondance de Gabrielle Roy sous la supervision de François Ricard, grand spécialiste de l’écrivaine originaire du Manitoba et biographe (Gabrielle Roy : une vie, Boréal, 1996), a lu Bonheur d’occasion au moins 20 fois, et toujours avec le même ravissement. Une œuvre qui parle encore aux jeunes lecteurs, dont ceux des classes de Sophie Marcotte « qui en saisissent la dimension intemporelle ».

 

Elle reconnaît aussi l’immense défi de l’adaptation (« la force de son écriture, c’est d’entrer dans la conscience de ses personnages, et on y retrouve beaucoup de monologues intérieurs »), et le désintérêt de Roy pour le service après-vente (« elle a accordé très peu d’entrevues, et allait rarement chercher les prix qu’on lui décernait »). De son côté, Marie-José Raymond a établi un rapport étroit avec « cette femme magnifique », allant la visiter régulièrement à Québec où elle résidait, et la tenant au courant de l’évolution du tournage.

Mais la suite est un rendez-vous manqué. Lors de la première mondiale au Festival du film de Moscou en 1983, en plein milieu de la conférence de presse de l’équipe du film, on interrompt les échanges pour annoncer le décès de Gabrielle Roy. Larmes et stupéfaction, particulièrement pour Claude Fournier et Marie-José Raymond. « Juste avant notre départ, se souvient la productrice, nous devions remixer la musique d’une scène et tirer de nouvelles copies, se souvient la productrice. Je lui avais promis qu’elle verrait le film dès mon retour… »

Elle ne l’aura donc jamais vu, et son départ a laissé tout le monde pantois, y compris Mireille Deyglun. « Je n’ai qu’un seul regret : j’aurais voulu la rencontrer avant le tournage. Dans mon entourage, on m’avait laissé entendre qu’elle était difficile d’accès. Quand j’ai rencontré son conjoint, Marcel Carbotte, il m’a dit qu’elle m’aurait parlé et accueillie gentiment. » L’actrice, qui, juste avant le début de la pandémie, jouait un Molière aux côtés de nul autre que Pierre Chagnon, y voit un petit bonheur perdu, une occasion ratée. « C’est ce qui arrive quand on n’écoute pas son instinct. »

Bonheur d’occasion, de Claude Fournier, sur illico et iTunes Store