«Journal de Bolivie»: deux Québécois sur la trace du Che

«Journal de Bolivie», dont le titre reprend celui du journal de bord de Guevara, est le récit en images et en entretiens du propre périple des réalisateurs Jean-Philippe Nadeau Marcoux et Jules Falardeau.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Journal de Bolivie», dont le titre reprend celui du journal de bord de Guevara, est le récit en images et en entretiens du propre périple des réalisateurs Jean-Philippe Nadeau Marcoux et Jules Falardeau.

Armés de leurs caméras, deux appareils photo en réalité — la GH4 Panasonic et la Canon 7D, ainsi que « de vieilles lentilles Minolta » —, Jules Falardeau et Jean-Philippe Nadeau Marcoux ont passé deux mois en Bolivie sur le « mode de la guérilla ». C’était en 2017, alors que le pays s’apprêtait à souligner le 50e anniversaire de la mort d’Ernesto Guevara, dit le Che. Ils en ont tiré un long documentaire, Journal de Bolivie.

Ils sont partis un peu à l’aveugle. Motivés par une première impression, celle que la figure du mythique révolutionnaire était inévitable, les deux cinéastes québécois ont rencontré une foule de personnages, tous plus ou moins militants, de l’ex-leader étudiant à la politicienne active, en passant par le quincaillier du coin. « Qu’est-ce que le Che, dans la mémoire populaire bolivienne ? » : c’est la question, selon Jules Falardeau, qui les a guidés.

De fil en aiguille, de rencontre en rencontre, le duo a trouvé la raison de cette quête : suivre la « Ruta del Che », l’ultime expédition du combattant de la révolution cubaine. Le documentaire Journal de Bolivie, dont le titre reprend celui du journal de bord de Guevara, est le récit en images et en entretiens du propre périple de Falardeau et Nadeau Marcoux.

Le déclic aura été la découverte de Juventud Libre, un groupuscule de militants guévaristes. Ces jeunes et moins jeunes leur parlent de l’essence de la lutte du Che, de leur interprétation. Sacrifices, défis, engagements et, pour plusieurs d’entre eux, le besoin de vivre, « en chair et en os », disent-ils, la traversée des 800 km de la Ruta, comme celle que Guevara a dirigée entre 1966 et 1967.

La Ruta del Che est aujourd’hui un parcours balisé et hautement touristique. Jules Falardeau et Jean-Philippe Nadeau Marcoux croient l’avoir évité. La présence et la voix des Boliviens, leur « authenticité », donnent au récit sa légitimité.

« L’idée n’était pas de faire un film [avec] des gens importants, mais plutôt avec un quincaillier, un avocat et la personne qui n’est pas habituée à se prononcer. C’est elle qu’on veut entendre, en priorité », affirme Jean-Philippe Nadeau Marcoux.

« On ne voulait pas que notre expérience prenne toute la place, poursuit celui qui filmait appareil à l’épaule. On voulait avoir la perspective de nos intervenants. On ne voulait pas non plus cacher le fait qu’on était là. »

Et c’est casquette de la NFL sur la tête que Jules Falardeau apparaît souvent à l’écran. Le fils de Pierre Falardeau espère avoir réuni l’esprit du cinéma direct à la Pierre Perrault et le militantisme politique du cinéma latino-américain, notamment celui de Santiago Álvarez, autre figure de la révolution cubaine. Son essai Now ! (1965) sur la discrimination raciale aux États-Unis a fait époque et inspiré les Godard, Fernando Solanas, Chris Marker.

Jules Falardeau apprécie le montage tranchant chez Álvarez, « ses coupes brutes et saccadées ». « Oui, c’est un cinéma plus politique, mais au niveau formel, c’est très riche », juge-t-il.

En bus touristique

Rencontrés dans les bureaux de leur distributeur, K-Films Amérique, Jules Falardeau et Jean-Philippe Nadeau Marcoux n’étaient pas à court d’anecdotes. Certes, depuis trois ans ils ont travaillé sans aucune forme d’aide, mais ils chérissent leur expérience et les amitiés qu’ils ont tissées. Sandro, Santiago, Victor Manuel, Serafina, Mario… Leurs intervenants, c’est par le prénom qu’ils les évoquent.

L’autobus qu’ils louent pour le périple en montagne fait en compagnie de membres de Juventud Libre, porte bien en vue sa publicité de bière européenne et le mot « turismo ». « Le bus le moins cher, c’était celui-là », s’excuse, rires en sus, l’un d’eux.

Son collègue précise : « Tout le monde connaît quelqu’un qui connaît un chauffeur de bus. Le soir, deux de nos amis s’assoient à ses côtés pour le tenir éveillé. C’est comme ça en Bolivie. Quand vient le temps de dormir, le chauffeur met son matelas sur le toit. »

Le parcours de quatre jours les mène de Sucre jusqu’à La Higuera, où a été tué Ernesto Guevara. À l’écran, les scènes de ce voyage en bus sont intercalées avec des entrevues ou des archives. C’est lors d’une de ces séquences que les réalisateurs réussissent une audacieuse fusion, liant les images de 1967 autour du corps mort du Che et celles tournées autour de sa sépulture, 50 ans plus tard.

Film de propagande ? Ses auteurs ne le croient pas. Ils ont seulement donné la parole, défendent-ils, à des gens qui perpétuent la mémoire du révolutionnaire barbu. L’essence de cette lutte, disent les intervenants plus d’une fois, réside dans le sacrifice pour une cause contre l’injustice, contre la pauvreté.

Pour Jules Falardeau, le Che, ce n’est pas seulement une photo sur un t-shirt. « Si on peut intéresser les jeunes à lire sur lui, je serai content », dit celui qui fait la narration du film et la lecture, en voix off, de larges extraits du Journal de Bolivie (celui du Che).

« On voulait montrer aussi des gens engagés, dit pour sa part Jean-Philippe Nadeau Marcoux. Montrer comment transmettre l’engagement, comment intéresser les gens à la chosepolitique. Montrer qu’il y a des endroits où les jeunes s’y intéressent. »

Ils démontrent aussi qu’avec un minimum d’équipement, il est possible de revenir du Sud avec un objet cinématographique. Peut-être dense, parfois brouillon ou répétitif, mais libre et déstabilisant.

Journal de Bolivie prend l’affiche le 31 juillet.