«Being at home with Claude»: l’amour à mort

À l’époque, le cinéaste avait demandé à Roy Dupuis de perdre 15 kg (33 livres) pour jouer le rôle d’Yves, un objectif que l’acteur a atteint en enfourchant régulièrement son vélo pour aller jusqu’au sommet du mont Royal.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir À l’époque, le cinéaste avait demandé à Roy Dupuis de perdre 15 kg (33 livres) pour jouer le rôle d’Yves, un objectif que l’acteur a atteint en enfourchant régulièrement son vélo pour aller jusqu’au sommet du mont Royal.

Certains films sont inoubliables, et d’autres, injustement oubliés. Il en va ainsi pour toutes les cinématographies, et celle du Québec n’y échappe pas. Au cours des prochaines semaines, Le Devoir vous invite à revisiter des productions de tous les genres,de toutes les décennies, auprès de certains de leurs artisans, accompagnés des propos de critiques, de dramaturges et d’universitaires pour jeter sur elles une lumière contemporaine. Cette semaine, Being at home with Claude, de Jean Beaudin, la relecture d’un triomphe théâtral par un cinéaste alors au sommet de sa gloire.

« C’était mon premier grand rôle au cinéma, et ça reste encore un des plus beaux », déclare Roy Dupuis au sujet du personnage d’Yves dans Being at home with Claude, la version cinématographique signée Jean Beaudin (décédé le 18 mai 2019) de cette pièce de René-Daniel Dubois. Créée en 1985 dans une mise en scène de Daniel Roussel au Théâtre de Quat’sous avec Lothaire Bluteau dans la peau du prostitué accusé de meurtre et Guy Thauvette dans celui de l’inspecteur au bord de la crise de nerfs, elle a vite acquis un statut mythique, maintes fois reprise ici et à l’étranger.

Elle est aussi devenue le cauchemar des acteurs pour la mémorisation de ce déluge de mots livrés au rythme d’une mitraillette. Et que dire de ce bouleversant monologue final d’un homme confessant moins son crime que sa passion dévorante pour un homme à l’opposé de lui.

René-Daniel Dubois, à qui l’on doit d’autres pièces (Panique à Longueuil, Ne blâmez jamais les Bédouins, Le printemps, monsieur Deslauriers), également acteur (« Tu sais que j’ai joué dans Les Plouffe, de Gilles Carle ! »), reconnaît l’ampleur du défi. « Le texte de l’inspecteur est tout aussi exigeant, précise le dramaturge. Ce sont souvent des boucles, les mêmes questions répétées à plusieurs reprises, mais chaque fois dans des termes différents. »

Jean Beaudin, ce sauveur

C’est avec le sourire dans la voix que René-Daniel Dubois évoque ces anecdotes, banales en comparaison de la traversée du désert ayant précédé l’arrivée de Jean Beaudin. « Si le film existe, c’est d’abord grâce à la ténacité de la productrice Louise Gendron. Elle a su faire la différence, et déployer sa “drive artistique”. Mais si Jean avait dit non, alors que l’on avait essuyé tant de refus, je “tirais la plogue”, ça traînait depuis trop d’années. »

Ce fut une chance qu’il dise oui, surtout au début des années 1990, époque où, « fort du succès de la série Les filles de Caleb, il pouvait faire tout ce qu’il voulait, mais a vu dans Being at home with Claude un vrai défi », précise Michel Coulombe, critique de cinéma à Radio-Canada et auteur d’À fleur d’écran (Liber – Les 400 coups), livre d’entretiens avec le réalisateur de J. A. Martin photographe et Le matou.

Les doutes pleuvaient. Et c’est la même chose chaque fois qu’une pièce à succès est adaptée au cinéma. Quand les acteurs ont marqué la création, nous sommes toujours un peu étonnés qu’un cinéaste veuille imposer une nouvelle distribution. Mais Jean Beaudin a eu raison, car, avec Roy Dupuis, la charge érotique était plus grande, et le film mettait en valeur deux de ses grandes qualités : sa direction d’acteur infaillible et son sens de l’esthétique.

« Il avait un peu la chienne, se souvient René-Daniel Dubois au moment de leur rencontre pour conclure une entente. S’il avait été trop sûr de lui, ça ne m’aurait pas inspiré confiance. » Mais le réalisateur avait sa liste de conditions avant de plonger dans l’aventure. L’une d’entre elles était, disons, étonnante. « Il voulait changer légèrement la structure du récit ; transposer l’action à notre époque [au début des années 1990 en plein Festival de jazz de Montréal] plutôt que pendant Expo 67, pour des raisons économiques ; avoir Roy Dupuis dans le personnage d’Yves… et lui faire jouer celui de Claude [l’amant qu’il va assassiner]. Je n’étais pas d’accord avec la dernière condition, mais j’ai dit oui en lui promettant de ne pas regarder par-dessus son épaule. »

Roy Dupuis confirme qu’il a bel et bien tourné cet étrange jeu de miroirs. « Je trouvais ça intéressant, parce que c’était des personnages différents. Je n’avais aucun malaise à jouer les deux. » Mais il fut vite convenu que la proposition ne tenait pas la route, et l’acteur Jean-François Pichette aurait été catapulté dans le rôle de Claude avec seulement 24 heures de préavis. « Tout n’était pas gaspillé, mais il a fallu refaire, et très vite, certaines scènes. Mais contrairement à aujourd’hui, on avait le temps de faire les choses », souligne Roy Dupuis. Et René-Daniel Dubois ne cache pas son contentement face à ce changement, trouvant « admirable » que Jean Beaudin ait reconnu son erreur, et l’ait corrigée.

Roy Dupuis et personne d’autre

Là où le cinéaste a visé juste, c’est dans le choix, indiscutable, de Roy Dupuis pour défendre ce rôle vertigineux. Lors de l’annonce, et alors que la performance de Lothaire Bluteau semblait encore écrasante pour ses successeurs, plusieurs étaient sceptiques. Un réflexe normal, selon Michel Coulombe. « Les doutes pleuvaient, se souvient l’ancien directeur des Rendez-vous du cinéma québécois, dont Being at home with Claude inaugurait l’édition 1992. Et c’est la même chose chaque fois qu’une pièce à succès est adaptée au cinéma. Quand les acteurs ont marqué la création, nous sommes toujours un peu étonnés qu’un cinéaste veuille imposer une nouvelle distribution. Mais Jean Beaudin a eu raison, car, avec Roy Dupuis, la charge érotique était plus grande, et le film mettait en valeur deux de ses grandes qualités : sa direction d’acteur infaillible et son sens de l’esthétique. »

Ce n’est pas Roy Dupuis qui va le contredire, conscient de l’affection profonde que le cinéaste lui vouait, respect construit à partir de la série Les filles de Caleb, où l’acteur partageait la vedette avec Marina Orsini, un tandem marquant de la télévision québécoise. Mais ce respect s’assortissait d’exigences. Le cinéaste a demandé à Dupuis de perdre 15 kg (33 livres), un objectif que l’acteur a atteint en enfourchant régulièrement son vélo pour aller jusqu’au sommet du mont Royal. « J’avais enregistré le monologue final d’une voix neutre, se rappelle l’acteur. Pendant que je pédalais, je l’écoutais en boucle, ce qui me motivait. J’ai fini par l’apprendre par cœur comme on apprend une chanson : sauf que là, c’était un opéra ! »

Photo: Éléphant «Being at home with Claude» oppose un jeune prostitué accusé de meurtre et un inspecteur en fin de carrière au bord de la crise de nerfs.

Pour ce qui est de livrer la partition, Dupuis a pu dire : mission accomplie. D’abord à la grande satisfaction du dramaturge qui, avant comme après la production du film, a vu sur scène toutes les variations de l’énigmatique Yves. « Et il ne faut pas oublier le grand tour de force de Marc Béland, qui l’a d’abord interprété au Rideau Vert [en 1988] pour ensuite endosser le rôle de l’inspecteur au TNM [en 2014] », souligne René-Daniel Dubois. Quant à la performance de Roy Dupuis, encore aujourd’hui, il la trouve « extraordinaire ». « À sa façon de bouger, il ressemble à une panthère. Chez lui, le corps part toujours avant le texte. Avec Lothaire, ça aurait été différent, forcément, car c’est le même texte, mais avec des acteurs différents, le texte ne dit pas exactement la même chose. »

Selon Michel Coulombe, la proposition de Jean Beaudin était limpide : « C’était l’histoire de deux fins de parcours : le premier était en fin de carrière et le second à la fin d’une passion amoureuse ; ils n’avaient plus rien à perdre. » Pour Roy Dupuis, ce fut surtout le début d’une série de grands rôles au cinéma, de collaborations fructueuses (avec André Forcier, Charles Binamé et Francis Leclerc, etc.), mais 28 ans plus tard, l’acteur est toujours en quête de propositions semblables, « risquées, profondes et pleines de poésie ».

Quant à René-Daniel Dubois, il semble encore écorché par le processus « compliqué et vaseux » qui l’a mené jusqu’à Jean Beaudin, d’où son désintérêt pour une nouvelle aventure cinématographique. Mais il n’oubliera jamais l’émotion de voir son œuvre traduite sur grand écran, un cadeau parmi d’autres. « Le soir du wrap party, Roy a fait sa tournée, a parlé à tout le monde, et à moi en dernier, à l’écart, sans témoins. Il m’a donné la chaîne que son personnage porte au cou en me disant : “C’est pour ta pièce que je te la donne.” Il tenait à ce que je le sache, et pour un auteur, c’est inoubliable. »