«Perdrix»: le gendarme contre les nudistes

Pierre Perdrix (le toujours singulier Swann Arlaud) ne sait que faire devant cette belle tornade qui débarque dans sa vie, Juliette (énergique Maud Wyler).
Photo: FunFilm Distribution Pierre Perdrix (le toujours singulier Swann Arlaud) ne sait que faire devant cette belle tornade qui débarque dans sa vie, Juliette (énergique Maud Wyler).

Le département des Vosges dans la région de la Lorraine n’apparaît pas si souvent sur le radar des cinéastes français. Lorsque les personnages du premier long métrage de fiction d’Erwan Le Duc, Perdrix, se perdent dans la nature — et ils s’y perdent souvent ! —, celle-ci affiche une splendeur, une immensité qui donnent le vertige. Pour le cinéaste, également journaliste sportif au quotidien Le Monde, la région est synonyme de vacances au temps de l’enfance, et le film apparaît à la fois comme un hommage et un retour aux sources.

Derrière les paysages bucoliques et un village à l’architecture pittoresque se cachent des êtres taciturnes, antipathiques, englués dans la monotonie, y trouvant même un certain réconfort. Heureusement pour eux, et pour nous, un élément perturbateur va traverser ces contrées, mais ne croyait pas s’y attarder aussi longtemps. Car Juliette (énergique Maud Wyler), prenant une pause au bord de la route, voit une nudiste lui voler sa voiture, et se précipite à la gendarmerie pour implorer les forces de l’ordre de la retrouver.

Celui qui recueille sa plainte, Pierre Perdrix (le toujours singulier Swann Arlaud), avouera plus tard avoir choisi le métier de policier « par amour pour la procédure ». On s’en doutait déjà tellement l’homme, peu porté à la rigolade, ne sait que faire devant cette belle tornade. Elle va d’ailleurs s’incruster dans sa famille, dominée par sa mère Thérèse (Fanny Ardant), vouant un culte morbide à son mari décédé, une névrose ayant visiblement contaminé ses deux fils, dont le cadet, Julien (Nicolas Maury), spécialiste des vers de terre (la métaphore n’échappera à personne). Lui regarde sa fille grandir, et s’éloigner, avec un désarroi évident. Pas étonnant que dans ce contexte morose, l’arrivée de Juliette va constituer une menace pour la dynamique familiale.

Mais c’est la région entière qui semble déjà sens dessus dessous, entre des nudistes révolutionnaires (se délectant des journaux intimes de Juliette qu’elle noircit depuis des années et trouvés dans sa voiture) et des amateurs de batailles historiques (aux peu subtiles allégeances fascisantes). Au milieu de tout cela, cette femme sans attaches, grâce à sa présence frondeuse et encombrante, prête à tout pour traquer les voleurs de sa bagnole, va révéler l’immense vide affectif de la famille Perdrix, comblée jusque-là par des activités singulières et qui n’intéressent personne.

C’est ainsi que le personnage de Fanny Ardant s’improvise animatrice de radio dans un studio de fortune et que sa petite-fille, aussi peu loquace que son père Julien, pratique le ping-pong seule dans sa chambre, façon de fuir ce foyer de névroses. Cette galerie de personnages patibulaires ne pourra pas résister longtemps à l’insolence de l’intruse, à commencer par le gendarme, pas très enthousiasmé— comme tous ses confrères d’ailleurs — par l’idée de partir à la chasse aux nudistes. Grâce au caractère explosif de Juliette, qui cache ses propres carences derrière une grande insolence, Pierre pourra-t-il enfin réussir à voler de ses propres ailes ?

La banalité apparente de cet univers combinée à l’absurdité de certaines situations romantiques ou rocambolesques évoque dans Perdrix une posture à la Jacques Tati, Pierre ressemblant à un Monsieur Hulot sans chapeau, à peine plus bavard, mais moins zélé qu’un Louis de Funès à l’heure de faire régner l’ordre. Dans un style dépouillé, qui témoigne aussi de l’évidente insécurité du débutant, Erwan Le Duc tente de renouveler les poncifs de la chronique familiale, de même que ceux de la comédie romantique.

Son premier essai ne manque pas de charme ni d’exotisme à la française (le cadre champêtre du film est parfois à couper le souffle), pourvu aussi d’une trame musicale éclectique, même si cet humour décalé finit par s’émousser. Son premier essai évoque le style de plusieurs de ses maîtres, et on pourrait ajouter Quentin Dupieux (Au poste !, Le daim) à cette liste, mais il reste encore au cinéaste à trouver sa propre voix.

Perdrix

★★★

Comédie sentimentale d’Erwan Le Duc. Avec Swann Arlaud, Maud Wyler, Fanny Ardant et Nicolas Maury. France, 2019, 99 minutes.