De «La famille Bélier» aux amours virtuelles

<i>«#JeSuisLà» </i>se déroule entre le Pays basque et la Corée du Sud. Il met en scène Alain Chabat en chef cuisinier basque, divorcé, père de deux garçons adultes, qui pimente sa vie avec une romance virtuelle.
Photo: AZ Films «#JeSuisLà» se déroule entre le Pays basque et la Corée du Sud. Il met en scène Alain Chabat en chef cuisinier basque, divorcé, père de deux garçons adultes, qui pimente sa vie avec une romance virtuelle.

Éric Lartigau n’avait pas tourné depuis le succès immense de sa comédie chantante La famille Bélier en 2014. « Quand tu as fait La famille Bélier, tu es tranquille pour cinq ou six ans », disait-il. » Le Devoir l’a rencontré à Paris deux semaines avant la sortie en France de #JeSuisLà, et il était nerveux : « Les professionnels me foutent la pression. C’est l’angoisse, et c’est saoulant, mais j’aime mon film. Mon acteur Alain Chabat l’aime aussi et nous allons l’accompagner. »

Depuis lors, cette comédie sentimentale divisa chez elle la critique et le public, sans écorcher pour autant son interprète principal. Chabat est adoré en France comme acteur (le groupe d’humoristes Les Nuls, le film La cité de la peur) également comme réalisateur du très réjouissant Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre.

#JeSuisLà se déroule entre le Pays basque et la Corée du Sud. « J’avais envie de mettre ce personnage dans des paysages singuliers », explique le cinéaste. Éric Lartigau avait déjà dirigé Alain Chabat, dont il apprécie le charisme et l’humanité, dans Prête-moi ta main, en 2006. « J’aime avoir un acteur en tête en écrivant une histoire. Mon dernier film était un contre-emploi et ça lui plaisait beaucoup. Il m’a rappelé trois heures après l’envoi du scénario. »

#JeSuisLà met en scène Chabat en chef cuisinier basque, divorcé, père de deux garçons adultes, qui pimente sa vie avec une romance virtuelle. Une jeune Sud-Coréenne (Doona Bae) qu’il croit amoureuse le rencontre chaque jour sur les réseaux sociaux. Alors, ce dernier amant romantique s’envole à Séoul, où la Belle se dérobe et où l’aéroport devient son port d’attache jusqu’à ce qu’il révèle son quotidien sur Facebook et intéresse les gens à ses tribulations.

« Le producteur Édouard Weil m’avait raconté un fait divers, évoque-t-il : l’histoire d’un Polonais qui avait rencontré une Chinoise sur les réseaux sociaux. Il était allé la retrouver dans son pays, et elle n’est jamais venue. Cet homme avait fait une grève de la faim. Un buzz était monté autour de son cas, et il avait rapatrié pour causes sanitaires après quatre jours. »

Le cinéaste voyait dans cette affaire un miroir de notre époque : « Le “oui” de la fille est virtuel. Le gars le prend au premier degré et s’invente un scénario avec cette femme plus jeune. N’importe qui peut se créer un profil bidon, et il est facile de fantasmer dessus. La société ne peut plus nous faire rêver. Or les gens ont besoin d’un coup d’adrénaline. Ils veulent découvrir autre chose. La machine s’emballe. Au bout du compte, mon personnage est à la recherche de lui-même. Comme père, il n’a pas regardé ce qui se passait dans sa maison. Il s’évade. »

Le cinéaste aime qu’une histoire l’entraîne ici ou là, au gré de sa fantaisie. « La comédie peut être dramatique. On marche sur un fil. #JeSuisLà aborde la détresse masculine, ces forteresses, ces murs, ces tunnels que l’on érige pour se protéger. Aujourd’hui, avec toutes les remises en question féminines, les hommes en prennent plein la tronche. J’avais envie de demeurer lucide face à eux. »

Mystérieux codes coréens

Il rêvait aussi de mettre en scène Doona Bae, l’actrice de Bong Joon-ho dans Barking Dogs Never Bite et The Host, vue également dans Sympathy for Mister Vengeance de Park Chan-wook. Il lui trouvait mille visages et jamais le même, comme à son pays. « La Corée du Sud est entourée d’ennemis : la Corée du Nord, la Chine, le Japon. Les ponts sont dynamités dans un endroit comme ça. La menace leur est familière. D’autant plus qu’ils reçoivent des nuages de pollution chinoise. Ça me passionnait. On n’a pas les codes pour s’immerger là-bas. C’est un sacré choc. On se sent perdu. »

Avec son coscénariste, Thomas Bidegain (collaborateur de Jacques Audiard), Éric Lartigau avait passé huit jours à l’aéroport de Séoul, en amont du tournage : « C’est une vraie ville, dont l’architecture fournit les codes de vie, apporte un rythme. Les gens s’y comportent différemment qu’ailleurs. » #JeSuisLày puise beaucoup son cadre.

En Corée, il aura découvert le concept du Nunchi, capacité de décoder les émotions de l’autre sans qu’il ait à les exprimer. « Ça m’était déjà familier. L’énergie dégagée correspond à une certaine réalité, je le sens bien. Mais dans la culture coréenne, le Nunchi est développé à outrance et suscite des interdits de relation. Comment utiliser cette notion sans en faire une nouvelle barrière ? »

C’est avec l’impression d’aborder des rives de mystère qu’il sera parti tourner dans cet univers étranger. L’Orient n’a d’ailleurs pas fini de fasciner Éric Lartigau, puisqu’il travaille avec la scénariste et cinéaste Delphine Gleize à l’adaptation d’un roman graphique japonais, Cet été-là, une histoire de préados qui se retrouvent chaque été au bord d’un lac avec leurs parents. L’action serait transposée sur la côte des Landes, où lui-même passait ses vacances en famille au cours de son enfance, et où il partira en quête de ses souvenirs à partir d’un récit nippon, créant de nouveaux ponts spatio-temporels pour nourrir son propre vertige.

Cet entretien a été effectué à Paris dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.

#JeSuisLà sort en salle le 24 juillet.