​Dans le rétroviseur du cinéma québécois: Kiki, c’est moi (ou presque)

Derrière la figure incandescente et tourmentée de Kiki, à la fois un calque de sa
créatrice d’origine et de la réalisatrice, se cache l’actrice Isabelle Blais (Jutra de la
meilleure actrice pour ce rôle), indissociable de «Borderline».
Photo: TVA Films Derrière la figure incandescente et tourmentée de Kiki, à la fois un calque de sa créatrice d’origine et de la réalisatrice, se cache l’actrice Isabelle Blais (Jutra de la meilleure actrice pour ce rôle), indissociable de «Borderline».

Certains films sont inoubliables, et d’autres, injustement oubliés. Il en va ainsi pour toutes les cinématographies, et celle du Québec n’y échappepas. Au cours des prochaines semaines, Le Devoir vous invite à revisiter des productions de tous les genres, de toutes les décennies, auprès de certains de leurs artisans, accompagnés des propos de critiques, de dramaturges et d’universitaires pour jeter sur elles une lumière contemporaine. Cette semaine, Borderline (2008), de Lyne Charlebois, fusion réussie de deux romans de Marie-Sissi Labrèche aux vérités crues et aux accents intimistes.

« J’ai eu deux grands moments de bonheur dans ma vie : la naissance de mon fils et le tournage de Borderline. » Ainsi s’exprime Lyne Charlebois, réalisatrice et lauréate du Jutra (maintenant nommé Iris) de la meilleure réalisation pour ce film en 2009, première femme à recevoir cet honneur, et pour son tout premier long métrage de fiction. Sûrement un autre moment de bonheur à ajouter à sa liste.

Celle qui possédait déjà une longue feuille de route en publicité, en télévision (Tabou, Nos étés, La promesse) et en vidéoclips (Daniel Bélanger, Marjo, Céline Dion, Les B.B., etc.) rêvait de faire ses premiers pas de cinéaste, une occasion offerte par le producteur Roger Frappier, ayant acquis les droits de La brèche (Boréal, 2002), deuxième roman de Marie-Sissi Labrèche après Borderline (Boréal, 2000). Deux œuvres qui ont consacré l’ancienne journaliste en grande figure de l’autofiction, genre qui allait connaître son apogée dans le courant des années 2000.

Pendant l’écriture, unir "La brèche" et "Borderline", ce fut l’idée de Lyne. On ne pouvait pas comprendre les problèmes amoureux de l’héroïne, Kiki, si on ne décrivait pas le milieu [social et familial] d’où elle venait. En plus, mes livres sont le plus souvent des monologues, ça se passe dans la tête des personnages, alors que le défi du cinéma, c’est de créer du mouvement, de l’action.

 

Le producteur a eu l’idée courageuse de réunir Charlebois et Labrèche pour écrire l’adaptation de La brèche. Courageuse puisqu’elles ne se connaissaient pas et n’avaient aucune expérience en scénarisation, alors que l’histoire du cinéma regorge d’écrivains qui se sont cassé les dents à vouloir traduire leurs œuvres à l’écran. Mais en discutant séparément avec les deux créatrices, les écueils furent ailleurs. « Avec La brèche, on passait d’un souper d’universitaires à l’autre, c’était d’un pompeux ! se souvient Marie-Sissi Labrèche. Pendant l’écriture, unir La brèche et Borderline, ce fut l’idée de Lyne. On ne pouvait pas comprendre les problèmes amoureux de l’héroïne, Kiki, si on ne décrivait pas le milieu [social et familial] d’où elle venait. En plus, mes livres sont le plus souvent des monologues, ça se passe dans la tête des personnages, alors que le défi du cinéma, c’est de créer du mouvement, de l’action. »

Un constat que partage Lyne Charlebois, mais qui ne constituait en rien un obstacle majeur. « C’était important de rester proche des livres, mais il a fallu faire des sacrifices, et inventer des choses pour arriver à faire un film. J’ai gardé la poésie de Marie-Sissi, mais je ne l’ai pas injectée dans les dialogues, car ça devient déjà moins poétique. » Et Marie-Sissi a bien compris la leçon du producteur. « Roger Frappier m’a dit : “Ce sont tes livres, mais c’est le film de Lyne.” Une partie de mon travail fut de lui passer mon univers. »

La brèche décrivait dans le menu détail la relation déchirante d’une étudiante universitaire avec un de ses professeurs, beaucoup plus âgé qu’elle et marié (défendu à l’écran par l’acteur français Jean-Hugues Anglade), tandis que Borderline disséquait l’enfance tumultueuse d’une fillette prise entre la schizophrénie de sa mère et la lassitude profonde de sa grand-mère (respectivement, et magistralement, interprétées par Sylvie Drapeau et Angèle Coutu).

 
Photo: Adil Boukind Le Devoir Lyne Charlebois espère d’autres grands bonheurs de cinéma: «Je veux faire deux autres films avant de mourir, idéalement trois. Que tout le monde se le tienne pour dit!»

Borderline, Katherine Dion le connaît sous toutes ses coutures, ayant consacré en 2010 à l’UQAM un mémoire de maîtrise à ce roman qui la fascine, ainsi qu’à Putain (Seuil, 2002), de Nelly Arcan, intitulé Mères absentes, filles troublées. « Les thématiques de Marie-Sissi me touchent beaucoup, dit-elle d’entrée de jeu, dont la relation mère-fille, de même que l’expression de la sexualité, vue comme une présence comblante en l’absence de liens forts avec la mère. Je suis fascinée par son intensité, et par la manière dont elle “vomit” le texte. Cela n’a rien de péjoratif, c’est pour illustrer l’ampleur et la force de cette logorrhée. J’ose croire que le livre fut pour elle une forme de catharsis. »

Katherine Dion admet qu’en tant que lectrice, sa préférence va à l’autofiction, plus qu’à d’autres genres littéraires (« Je préfère lire un roman écrit au XIXe siècle plutôt qu’un roman historique qui se déroule au XIXe »), et ce courant produit encore, selon elle, de grandes œuvres, dont le dernier ouvrage de sa directrice de mémoire, Lori Saint-Martin, Pour qui je me prends (Boréal, 2020), « un vrai bijou, malheureusement publié juste avant le confinement, et étant un peu passé sous le radar ». Et elle est intarissable en ce qui concerne le film de Lyne Charlebois (« Je ne lui trouve aucun défaut ! »), saluant au passage la performance de celle que plusieurs ont perçue, à tort et à raison, comme le double de Marie-Sissi Labrèche.

Isabelle, c’est elle !

Car derrière la figure incandescente et tourmentée de Kiki, à la fois un calque de sa créatrice d’origine (« Même s’il y a de la fiction ! », précise Marie-Sissi Labrèche) et de la réalisatrice (« Il y a des choses dans le film directement inspirées de ma propre vie », souligne Lyne Charlebois), se cache l’actrice Isabelle Blais (Jutra de la meilleure actrice pour ce rôle), indissociable de Borderline. Pour Marie-Sissi Labrèche, cela relevait de l’évidence. « En entrevue avec elle pour un portrait dans un magazine, je lui ai parlé du scénario, et je lui ai dit que je la verrais très bien dans le rôle de Kiki. Elle a couru acheter mes livres, et a vite signifié son intérêt à son agent. »

Quant à Lyne Charlebois, elle songeait d’abord à une actrice inconnue, ce qui n’était déjà plus le cas d’Isabelle Blais, qui tournait déjà beaucoup à l’époque. « Je me suis vite rendu compte que le rôle était très complexe, et plusieurs actrices connues ont refusé de se présenter à l’audition. Quand j’ai rencontré Isabelle, ce fut une évidence : c’était elle, tellement elle ! » Et si le rôle était particulièrement exigeant, par exemple pour les scènes de nudité, toute l’équipe se souvient des froides journées d’hiver. « Isabelle a été d’une patience extraordinaire. Nous avons tous gelé, mais pour un film aussi heavy, tout le monde vous le dira : on a beaucoup ri sur ce plateau ! »

Plus de dix ans après la sortie de Borderline, Lyne Charlebois et Marie-Sissi Labrèche ont-elles encore le sourire aux lèvres ? Elles affichent une fierté évidente en replongeant dans leurs souvenirs d’écriture et de mise au monde d’un film qui levait le voile, avec élégance autant que cruauté, sur les carences amoureuses et familiales d’une femme blessée, mais elles posent un regard moins candide sur le milieu du cinéma.

Photo: TVA Films Le roman «La brèche» décrit la relation déchirante d’une étudiante universitaire avec un de ses professeurs, beaucoup plus âgé qu’elle et marié, joué par Jean-Hugues Anglade.

La réalisatrice n’a pas flâné ces dernières années, travaillant principalement pour la télévision (Toute la vérité, Eaux turbulentes), y compris canadienne-anglaise (Sophie, This Life), mais a planché sur quatre projets de films, dont un avec Marie-Sissi Labrèche, qui n’ont pas vu le jour. L’autrice a développé aussi plusieurs scénarios, dont une série pour la télévision, mais n’en revient pas du nombre de versions à livrer pour « réussir à faire plaisir à tout le monde ». « Ça devient ridicule », affirme celle qui a volontairement pris un pas de recul, face au monde médiatique (où elle se fait moins présente), à l’industrie audiovisuelle (« J’habite à la campagne, une façon pour moi de m’éloigner du milieu »), et qui a renoué avec la littérature, ce qu’elle n’avait pas fait depuis La vie sur Mars (Leméac, 2014). « Je reviens à l’autofiction, car j’aime bien travailler avec moi comme sujet ! », dit-elle en riant.

Quant à Lyne Charlebois, de grands bonheurs de cinéma, elle s’en souhaite d’autres. « Je veux faire deux autres films avant de mourir, idéalement trois. Que tout le monde se le tienne pour dit ! »

Borderline, de Lyne Charlebois, est proposé en DVD et en Blu-ray.