Les Dardenne face au salafisme

Ce film montre un adolescent en quête d’identité  (Idir Ben Addi, d’origine marocaine, son premier rôle), qui se radicalise auprès  d’un imam extrémiste et manipulateur.
Christine Plenus Ce film montre un adolescent en quête d’identité (Idir Ben Addi, d’origine marocaine, son premier rôle), qui se radicalise auprès d’un imam extrémiste et manipulateur.

Jean-Pierre et Luc Dardenne ont tant glané de lauriers à Cannes, dont deux Palmes d’or, que les énumérer deviendrait fastidieux. En 2019, la célèbre fratrie belge recevait le prix de la mise en scène pour Le jeune Ahmed, qui gagnera nos salles vendredi ; leur film le plus politique à ce jour. Le plus âpre aussi.

Issus du documentaire, les frères Dardenne ont développé un style naturaliste et nerveux devenu une signature nourrie d’une démarche humaniste sur les dérives et les drames de gens ordinaires victimes et auteurs de leurs destinées brisées. Se tenant loin des œuvres à thèses, ils captent au plus près du corps les soubresauts de leurs personnages empêtrés dans mille contradictions.

Mais, pour la première fois, un héros monolithique leur fermait en quelque sorte la porte au nez. Par quel bout le prendre ? « Ahmed nous a échappé », confiaient-ils à Cannes. Ils auront pourtant refusé de le juger, cherchant à l’aimer sans stigmatiser sa communauté dans laquelle tous les courants se rencontrent.

Ce film montre un adolescent en quête d’identité (Idir Ben Addi, d’origine marocaine, son premier rôle), issu, en Belgique, d’une famille musulmane ouverte, mais privée de père. Ahmed se radicalise auprès d’un imam extrémiste et manipulateur. Devenu sourd à toute marque d’affection et à tout appel d’humanité, il se claquemure dans sa violence. Son cousin fanatique s’est fait exploser. Les images des martyrs salafistes sur Internet l’hypnotisent. Il attaquera au couteau son enseignante, avant d’être envoyé dans une maison d’accueil.

En amont de ce projet, il y avait eu du sang, des cris et des traumatismes collectifs. Rencontrés à Paris, les frères avouaient s’être documentés plus que jamais sur ce sujet. « Frappés au cœur par les attentats en France et deux à Bruxelles, précisait Luc Dardenne, on s’était dit : “Il faut faire le film. Ça signifie quoi, se radicaliser ?” »

Ils avaient rencontré une centaine de jeunes pour tenir le rôle, avant d’être attirés par l’énergie qui émanait d’Idir Ben Addi. « Il avait onze, puis douze ans sur le plateau. Dans la vie, c’est un garçon qui joue au foot et n’est pas radicalisé. Le tournage lui a apporté beaucoup de maturité, car tout reposait sur ses épaules. Idir aimait discuter avec les adultes, » ajoute Luc.

Un travail de sape

Jean-Pierre Dardenne dénonce le travail de sape idéologique mené depuis trente ans auprès d’adolescents fragiles et réceptifs : « Sans lui, aucun jeune n’aurait envie de tuer son professeur. À l’heure de la mondialisation, les vannes se sont fermées et le système détient les clés du cadenas. »

Le jeune Ahmed met en scène, mis à part l’imam et autres figures radicalisées, des adultes bienveillants envers l’adolescent. Il n’est ni harcelé ni stigmatisé en Belgique. À l’école, dans sa famille, dans la maison d’accueil et une ferme spécialisée en réinsertion sociale, tous sont d’une patience d’ange devant ce mur humain infranchissable. « C’est la seule méthode possible : un éducateur par gamin, estime le cocinéaste. Reste d’abord à les identifier, ce qui est souvent difficile. »

La fratrie trouvait ardu de proposer au spectateur un héros auquel il peinerait à s’identifier, malgré sa rédemption. Fidèles à leur méthode, sans musique d’accompagnement, avec une caméra captant l’essentiel des corps à corps.

Luc voit et comprend chez Ahmed ce désir juvénile d’être le plus pur des purs. Le garçon suit à la lettre les décrets de son imam qui lui professe de tuer. Ce dernier, hypocrite, n’a guère intérêt à ce que son adepte malléable passe à l’acte, craignant de s’attirer des ennuis. Son jouet fervent lui nuit au bout du compte. « L’idéologie radicale commence par la polarisation : exclure les juifs, les athées, les apostats. »

Les Dardenne désiraient filmer un adolescent en bourgeon. « Sinon, il aurait été trop tard pour lui, poursuit Jean-Pierre. Ahmed est à un âge assoiffé d’absolu. Mais son profil a été plus difficile à dépeindre que prévu. À partir du moment où quelqu’un se fanatise, il s’arroge le droit de tuer au nom du bien. Le mal disparaît. Dans nos films précédents, les personnages étaient sauvés par les autres. »

Luc le déplore : « On n’a pas réussi à l’attraper, car il n’a pas la conscience du mal. C’est le radicalisme qui l’attire. Il ose. Il possède la solution à tout. En conclusion, nous voulions montrer la chute de ses idéaux. Soudain à terre, il appelle sa mère comme les soldats au front de la guerre et veut donner la main à la femme qu’il venait attaquer. »

Les Dardenne, en refus de naïveté, n’avaient guère de solution miracle à offrir au public devant l’embrigadement d’un jeune fanatisé. Juste une approche inquiète et attentive. Juste un timide pari d’espoir.

Le jeune Ahmed sort en salle le vendredi 10 juillet.

Cet entretien a été effectué à Paris dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.