Daniel Roby derrière le fait vécu

Daniel Roby a dû faire preuve d’imagination afin d’adapter l’enquête du journaliste Victor Malarek sur l’arrestation d’un jeune Québécois en Thaïlande.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Daniel Roby a dû faire preuve d’imagination afin d’adapter l’enquête du journaliste Victor Malarek sur l’arrestation d’un jeune Québécois en Thaïlande.

Le moins que l’on puisse dire à propos de Daniel Roby, c’est qu’il est à la tête d’une filmographie éclectique. Du film d’horreur La peau blanche au drame biographique Louis Cyr en passant par la science-fiction Dans la brume sans oublier la chronique disco Funkytown, il a d’ores et déjà touché à presque tout. Le thriller d’enquête ne figurait toutefois pas encore à son tableau de chasse. En salles le 10 juillet, Suspect numéro un vient remédier à cela. L’enquête en question est celle que mena à partir de 1989 au Globe and Mail le journaliste Victor Malarek après qu’un jeune Québécois eut été arrêté en Thaïlande dans des circonstances douteuses.

C’est d’ailleurs parce que ladite affaire continue d’être litigieuse que Daniel Roby, qui s’inspire dans les faits des mésaventures d’Alain Olivier, a changé le nom de ce dernier pour « Daniel Léger ». Pour mémoire, Alain Olivier a croupi huit ans dans une prison thaïlandaise à la suite d’une arrestation ayant marqué le point culminant d’une opération policière dont l’enquête de Malarek, et maintenant le film, met en relief les irrégularités.

« Je me base sur une enquête spécifique de Victor Malarek, qui est une personnalité publique, et donc je peux garder son nom. Sauf que je ne dis pas de quelle enquête il s’agit, et j’ai changé le nom de l’opération policière », explique Daniel Roby.

En agissant ainsi, le réalisateur et scénariste peut se réclamer de la formule « inspiré de ».

« Et à partir de là, je peux aller plus loin, notamment lorsque j’épouse la perspective des enquêteurs et que j’y vais de ma perception de la façon dont ça s’est passé. »

On ne saurait trop insister sur l’importance de cette nuance. Car en l’occurrence, si des films qui se basent sur des enquêtes journalistiques réelles ne sont pas rares à Hollywood, on pense entre autres à All the President’s Men, Zodiac ou Spotlight, ils sont en revanche produits dans un contexte fort différent du nôtre.

Je ne dis pas de quelle enquête il s’agit, et j’ai changé le nom de l’opération policière

 

« On est gavés de cinéma américain, où ce genre de films, pas juste journalistiques, mais qui relatent des faits vécus en général, est fréquent. Mais on ne réalise pas combien c’est difficile d’en faire ici sans se rendre vulnérable à des poursuites. Aux États-Unis, ils ont une protection qu’on n’a pas : le premier amendement, qui protège la liberté d’expression, et qui permet à un auteur de donner son point de vue, quel qu’il soit, sur des événements sans avoir à craindre d’être traîné en cour. Ici, on n’a pas ça. Les avocats, les assurances : tout le monde est en conséquence très frileux, et c’est en partie pour ça qu’au Québec et au Canada, on produit en comparaison peu de films ouvertement politiques ou qui dénoncent des tentatives de camouflages, etc. Les ordres, mon film québécois préféré, fait bande à part. Je ne pouvais même pas utiliser le vrai nom du corps policier fédéral concerné, à titre d’exemple : j’en ai inventé un. »

On le précise, s’il est certains films à son CV qui sont des commandes, Suspect numéro un (Target Number One en V. O.) compte parmi les projets personnels du cinéaste.

« C’est en lisant une chronique de Pierre Foglia dans La Presse que j’ai entendu parler de cette affaire pour la première fois. Foglia avait rebaptisé Alain « Max » : il était allé l’interviewer en Thaïlande et il lui arrivait de le ramener dans certains textes. Celui que j’avais lu abordait l’enjeu de l’esprit de corps dans la police, où lorsque quelqu’un ment, tout le monde va mentir jusqu’à sa mort pour le couvrir. À ce jour, je reste stupéfié par ce qui est arrivé à Alain : l’histoire d’un Canadien qui s’est fait “dumper” dans une prison thaïlandaise par d’autres Canadiens ; une histoire d’abus de pouvoir avec un cover-up… À tort, je m’imaginais que, comme Canadiens, on est à l’abri de ça. C’est le type d’horreur que tu t’attends à rencontrer n’importe où, sauf au Canada. Et bien non. »

Le Québécois et l’Américain

La rédaction du scénario fut achevée en 2009 après environ deux ans de recherches. « En septembre 2008, il y a eu le procès qu’Alain Olivier a intenté au gouvernement canadien : j’ai passé trois mois en cour, cinq jours par semaine, à observer et à écouter les témoignages de tout le monde. »

Le financement fut ardu, pour ne pas dire rocambolesque. De fil en aiguille, le budget de ce film dont l’action se déroule à Vancouver, à Toronto, à Montréal et à Bangkok, passa de dix à six millions : la veille du jour fatidique, un producteur américain qui avait promis quatre millions de dollars se désista.

« J’ai dû annuler le tournage et les engagements auprès des acteurs : j’ai perdu deux ans juste là », se remémore Daniel Roby, qui, dans l’intervalle, réalisa deux autres films (Louis Cyr et Dans la brume).

Or, comme le veut l’expression, tout vient à point à qui sait attendre. Ainsi le cinéaste put-il à terme réunir ce qu’il estime, à raison, être la distribution idéale pour son film. Le rôle principal, dévolu à une époque à l’acteur américain Anton Yelchin, décédé tragiquement en 2016, a finalement échu à Antoine Olivier Pilon.

« En cours d’écriture, j’ai rajeuni un peu le personnage : Alain avait 27 ans lors de son arrestation. Mais malgré ça, au moment où je devais initialement tourner, Antoine Olivier était encore beaucoup trop jeune pour être sur mon radar. Puis il y a eu tous ces délais et bref, lorsque le projet a redécollé, Antoine Olivier avait le bon âge : la jeune vingtaine. En audition, ç’a tout de suite été une évidence pour moi qu’il était mon Daniel Léger. »

En effet, dans le rôle d’un toxicomane manipulé de toutes parts qui sent le danger, mais est inéluctablement poussé vers un destin funeste, la vedette de Mommy et 1:54 donne l’impression d’avoir vécu au-delà de ses années tout en ayant conservé une certaine naïveté : deux caractéristiques indispensables qui rendent complètement crédible le parcours ahurissant du protagoniste.

Photo: Laurent Guérin Antoine Olivier Pilon joue le rôle d’un Québécois emprisonné en Thaïlande.

Exsudant à l’inverse une assurance à toute épreuve, et convoquant sans peine le charisme de son modèle, l’acteur américain Josh Hartnett joue Victor Malarek, qui le premier flaira un possible complot derrière la version officielle concernant Alain Olivier.

« Comme avec Antoine Olivier, il s’est avéré que,, lorsqu’on a enfin été prêt à redémarrer, Josh avait désormais l’âge parfait pour le personnage. Le processus pour combler ce rôle-là a en revanche été très différent. Il était convenu qu’on recoure à un acteur américain [notamment pour les raisons de financement et de ventes internationales], mais aux États-Unis, le fonctionnement est différent. On passe par les agences à qui on envoie le scénario, et chacune sélectionne parmi ses clients les meilleurs candidats. Puis on visite les agences et on regarde les sélections… C’est comme ça que je suis tombé sur la photo de Josh Hartnett. »

Jeune rebelle à belle gueule dans le doublé horrifique (et sympathique) Halloween H20 et The Faculty à 20 ans, Josh Hartnett enchaîna avec les puissants The Virgin Suicides et Black Hawk Dawn, mais la vie à Hollywood et les impératifs accompagnant celle-ci le rebutaient tellement que, durant une certaine période, il retourna vivre dans sa ville natale du Minnesota. Depuis qu’il a refusé de jouer Superman, il privilégie les films indépendants, l’opulente série Penny Dreadful (2014-2016) constituant une exception. Pour le réalisateur, le déclic fut instantané.

« Normalement, avec les Américains, l’étape suivante consiste à de longues négociations, mais du côté de l’agence on m’a dit : “Josh va probablement lire le scénario dès ce soir : c’est le genre de projets qu’il cherche”. C’est ce qui est arrivé et, deux jours plus tard, on jasait sur FaceTime et il essayait de se vendre, alors que, moi, j’avais préparé mon pitch pour le convaincre », se souvient Daniel Roby en riant.

Hormis le récit en tant que tel, le fait que Victor Malarek devient père en cours d’intrigue fut un élément déterminant pour le comédien, qui s’apprêtait à être père pour une seconde fois. Pour l’anecdote, tant le vrai Victor Malarek qu’Alain Olivier apportèrent leur concours à Daniel Roby.

Surcroît de liberté

On s’en doute, tourner une telle production avec un tel budget dut représenter un défi technique de taille. Une absolue souplesse était nécessaire. D’où la décision de tourner entièrement en éclairage naturel et en caméra à l’épaule : une entreprise périlleuse grandement facilitée par la présence du directeur photo Ronald Plante, qui venait alors de terminer le tournage de la minisérie Sharp Objects, de Jean-Marc Vallée, dont le modèle de tournage à logistique réduite fut repris.

« Tourner 100 % à l’épaule, c’était une première pour moi, qui plus est avec ce type de focales du genre de celles qu’utilisent Olivier Stone ou Michael Mann. J’étais super préparé, mais je voulais avoir la liberté de me revirer sur un dix cennes, et Ronald, qui arrivait de cinquante jours de tournage avec Jean-Marc Vallée, était complètement à ce diapason-là. On a pu réduire l’équipe tout en multipliant les angles et les prises de vue », conclut Daniel Roby.

Le résultat est nerveux et trépidant.

Suspect numéro un prend l’affiche dans les cinémas québécois le 10 juillet.

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