Dans le rétroviseur: «Les Plouffe», une démesure à la «Ben-Hur»

Anne Létourneau incarnait dans le film la pétillante Rita Toulouse, l’abordant «comme un mélange de Marilyn Monroe et d’Ophélie», personnage qui faisait déjà chavirer les cœurs dans le célèbre roman de Roger Lemelin publié en 1948.
Photo: Éléphant Anne Létourneau incarnait dans le film la pétillante Rita Toulouse, l’abordant «comme un mélange de Marilyn Monroe et d’Ophélie», personnage qui faisait déjà chavirer les cœurs dans le célèbre roman de Roger Lemelin publié en 1948.

Certains films sont inoubliables, et d’autres, injustement oubliés. Il en va ainsi pour toutes les cinématographies, et celle du Québec n’y échappe pas. Au cours des sept prochaines semaines, Le Devoir vous invite à revisiter des productions de tous les genres, de toutes les décennies, auprès de certains de leurs artisans, accompagnés des propos de critiques, de dramaturges et d’universitaires pour y jeter une lumière contemporaine. Cette semaine, Les Plouffe (1981), de Gilles Carle, une fresque qui suscitait, et suscite encore, tous les superlatifs.

«Les Plouffe, c’est notre Ben-Hur, et la procession de la Fête-Dieu, c’est notre course de chars ! » L’actrice Anne Létourneau résume bien la démesure de ce long métrage de Gilles Carle, aussi une minisérie en 6 épisodes, tourné en 80 jours à Québec, à Saint-Hyacinthe et à Pointe-Saint-Charles, à Montréal, avec un budget de 5,7 millions de dollars (plus de 15 millions en dollars actuels), 2000 figurants et une liste impressionnante d’acteurs chevronnés (Denise Filiatrault, Juliette Huot, Émile Genest, Gabriel Arcand, Pierre Curzi, Serge Dupire, etc.).

Anne Létourneau incarnait la pétillante Rita Toulouse, l’abordant « comme un mélange de Marilyn Monroe et d’Ophélie », personnage qui faisait déjà chavirer les cœurs dans le célèbre roman de Roger Lemelin publié en 1948. Alors la compagne de Gilles Carle, elle garde un souvenir ému et précis de l’aventure, dont l’improbable complicité entre le réalisateur de La mort d’un bûcheron et celui qui avait dirigé le journal La Presse pendant près d’une décennie. « Ils s’entendaient comme larrons en foire, se rappelle l’actrice, et ont développé une grande amitié à travers l’écriture du film. Ils avaient convenu alors de travailler sur de nouvelles bases : revenir au roman, mettre de côté le téléroman, et sortir de la cuisine. »

C’était l’histoire d’une famille d’un quartier ouvrier de Québec dans les années 1930, à la fois le fruit de l’imagination de son auteur, mais aussi inspiré de sa jeunesse, Lemelin s’y glissant sous les traits du journaliste Denis Boucher (interprété dans le film par l’acteur français Rémi Laurent). Le roman avait connu un succès exceptionnel, vendu à 40 000 exemplaires, et les déclinaisons radiophoniques et télévisuelles (en anglais comme en français sur les ondes de Radio-Canada) ont suivi au fil des années. Des millions de personnes se sont reconnues dans le père besogneux (Théophile), la mère surprotectrice (Joséphine), la vieille fille (Cécile), le jeune sportif (Guillaume), l’éternel jovialiste (Napoléon) et l’intellectuel timoré (Ovide).

Quand Ovide décide de devenir prêtre et l’annonce à sa famille parce qu’il se sent méprisé et incompris, il affirme une vérité universelle : on a tous en soi un Ovide Plouffe qui n’a pas été reconnu

 

Thème rassembleur pour une société tricotée serrée, le noyau familial affiche aussi des résonances universelles, et Anne Létourneau l’a ressentie autant au Festival de Cannes qu’en Italie, ravie de voir les gens rire et pleurer aux mêmes moments qu’ici. « Quand Ovide décide de devenir prêtre et l’annonce à sa famille parce qu’il se sent méprisé et incompris, il affirme une vérité universelle : on a tous en soi un Ovide Plouffe qui n’a pas été reconnu. »

Grandeur et démesure des Plouffe

Patrick Damien est d’accord avec ce constat. Ce réalisateur (La démolition familiale) et rédacteur a signé un texte fouillé et vibrant sur le film dans la revue Ciné-Bulles (automne 2019). L’ayant vu au cinéma à sa sortie alors qu’il n’avait que 8 ans, il le considère comme son film préféré « toutes cinématographies confondues ». Et ses raisons sont multiples : la photographie exceptionnelle de François Protat (« C’est notre Gordon Willis [célèbre chef opérateur associé à Francis Ford Coppola, Woody Allen, etc.]. »), le degré de perfection du scénario (« Le meilleur de Gilles Carle, et son meilleur film. ») et sa modernité (« Le roman de Lemelin illustrait déjà, dès 1948, les racines de la Révolution tranquille, et le film montre l’humanité derrière une famille supposément ordinaire. »).

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Anne Létourneau garde un souvenir ému et précis de l’aventure des Plouffe.

Considérant l’immensité des sommes englouties dans ce projet, toutes les conditions n’étaient-elles pas réunies pour une réussite ? « C’est pratiquement un cas unique, admet Patrick Damien, mais c’est de l’argent bien utilisé : l’envergure est là, pertinente, et les scènes d’intimité fonctionnent aussi bien. » Anne Létourneau confirme cette opulence, mais la relativise. « La grande scène de bal au château Frontenac avec Gabriel Arcand, nous l’avons tournée en une seule journée », se souvient celle qui se disait enveloppée dans une ambiance à la Cendrillon.

Réunir de telles conditions, dont le soutien financier de l’aluminerie Alcan comme commanditaire de prestige, ce fut le tour de force des producteurs Denis et Justine Héroux. Ce tempérament rassembleur, et persuasif, le producteur Adrien Bodson le souligne plus d’une fois lorsqu’il évoque le souvenir de son ancien professeur de cinéma à l’Université de Montréal, décédé en 2015. « Nous buvions les paroles de Denis, se rappelle celui qui le considère comme son mentor. Plus tard, nous avons eu l’idée de la série Au cœur du cinéma québécois, inspirée du modèle Inside the Actors Studio. Il n’avait peur de rien, et il suffit de penser à ses autres productions comme La guerre du feu, de Jean-Jacques Annaud, ou Atlantic City, de Louis Malle. Mais pourrait-on vraiment aujourd’hui refaire un film comme Les Plouffe ? »

Photo: Éléphant «Les Plouffe», c’est l’histoire d’une famille d’un quartier ouvrier de Québec dans les années 1930, avec une liste impressionnante d’acteurs chevronnés (Denise Filiatrault,Juliette Huot, Émile Genest, Gabriel Arcand, Pierre Curzi, Serge Dupire, etc.).
 

Variations sur un même monde

Preuve que l’univers de Roger Lemelin revisité par Gilles Carle a depuis longtemps un immense pouvoir d’attraction, la dramaturge Isabelle Hubert a fait du film un rituel : depuis 25 ans, elle le visionne une fois par année avec son conjoint, un verre de vin à la main. « Quand Anne-Marie Olivier, la directrice artistique du Trident, m’a demandé d’en faire une adaptation théâtrale, elle ignorait à quel point cette œuvre était importante pour moi : j’ai dit oui tout de suite ! » Le résultat, les spectateurs de Québec ont pu le découvrir l’hiver dernier, et ils sont venus nombreux applaudir ce spectacle ambitieux. La production devait se déplacer à Montréal, au théâtre Denise-Pelletier (lieu qui porte le nom de l’actrice quiinterprétait Cécile dans la version téléromanesque des Plouffe !), mais la COVID-19 en a décidé autrement.

Isabelle Hubert devait s’attaquer à la relecture du film, mais des questions de droits d’auteur l’ont forcée à revenir au roman, récupérant au passage quelques répliques de la version cinéma. « La célèbre réplique d’Ovide (“Y a pas de place nulle part pour les Ovide Plouffe du monde entier !”), il me la fallait, et je ne pouvais la réinventer. Chaque fois que je l’entends, elle me donne le même frisson, et je sais que c’est la même chose pour beaucoup de gens. »

Mais si la dramaturge est à la fois fière et essoufflée en songeant à cette aventure, elle redevient aussi l’adolescente gaspésienne qu’elle était au moment de découvrir ce film : celle qui s’ennuyait, sentait un appel vers la culture, et se sentait étrangère à son milieu. Comme Ovide ? « Oui, bien sûr, mais il ne faut jamais l’oublier : Les Plouffe, ce n’est pas que son histoire. C’est celle d’une famille, d’un quartier, d’une ville, d’une province… et de l’humanité. »

Isabelle Hubert en fut marquée, en a proposé sa variation (que les Montréalais verront peut-être un jour), mais est loin d’être la seule. « C’est encore pour moi l’un des plus grands moments de ma carrière, et de ma vie. La magie que vous voyez à l’écran, elle était aussi sur le plateau de tournage », se souvient Anne Létourneau avec enthousiasme. Contagieux depuis bientôt 30 ans.

Pour voir Les Plouffe, de Gilles Carle : sur Illico, ou lundi 6 juillet, 21 h à Télé-Québec.