«The Surrogate»: une éthique narrative

L’atout principal du film, et il est de taille, est l’interprétation extraordinairement nuancée de Jasmine Batchelor.
Photo: Monument Releasing L’atout principal du film, et il est de taille, est l’interprétation extraordinairement nuancée de Jasmine Batchelor.

Jess est heureuse. En effet, la jeune femme vient d’apprendre qu’elle est enceinte. Pas pour elle-même, comme elle le précisera plus tard, mais pour son couple de meilleurs amis Josh et Aaron, dont elle a accepté de porter l’enfant. Jess est heureuse, oui, quels que soient les doutes soulevés par sa mère, sa sœur, ou par cette inconnue dans un cours de yoga. Survient alors ce diagnostic inattendu, qui change tout. Mais là encore, Jess demeure positive. Pour leur part, Josh et Aaron penchent pour l’avortement. En Jess, quelque chose comme de la colère commence finalement à sourdre.

Premier long métrage écrit et réalisé par Jeremy Hersh, The Surrogate établit d’entrée de jeu, par une suite de séquences révélatrices, que Jess a l’habitude d’accommoder les gens jusqu’à l’oubli de soi. Conceptrice Web dans un OSBL venant en aide à d’ex-prisonnières, elle aspire à une implication accrue mais acquiesce chaque fois que sa patronne lui assène une fin de non-recevoir.

Idem avec sa mère, doyenne dans une prestigieuse université, qui décrète plus qu’elle ne discute. Et avec son ancien compagnon, qui entend sans écouter, sous l’œil conciliant et résigné de Jess. Une abnégation chronique qui se manifeste aussi bien sûr, voire surtout, dans sa relation avec Josh et Aaron, qui, manifestement, ont réfléchi et établi de leur côté de quoi sera fait leur avenir auprès de cet enfant. Un avenir où le rôle de Jess est de toute évidence effacé.

Et c’est en l’occurrence cet effacement que la nouvelle bouleversante concernant le bébé à naître contraint Jess à reconnaître, puis à remettre en question.

Kyrielle d’enjeux

En somme, Jess sait ce que tout un chacun veut, mais elle, que désire-t-elle ? Un avortement également ? Ou avoir cet enfant seule ? Sa mère s’y oppose avec véhémence, lui ayant souvent répété qu’elle ne sera pas « ce cliché de la mère noire célibataire ». De leur côté, Josh et Aaron arguent qu’en tant que couple gai, interculturel de surcroît, ils se sont battus pour chaque parcelle de leur bonheur et qu’ils ne sont pas des monstres simplement parce qu’ils ne souhaitent pas devoir se battre davantage ; simplement « parce qu’ils veulent un enfant normal », dixit Josh, qui lâche le mot.

Ce moment marque un tournant psychologique pour Jess, qui contemple alors la réalité avec effroi, pour la première fois.

Au fur et à mesure que son héroïne chemine, Hersh aborde, parfois sans trop de subtilité il est vrai, une kyrielle d’enjeux allant de la monoparentalité dans le contexte d’une progéniture nécessitant une attention spéciale à l’eugénisme (que subodore et dénonce Jess par deux fois), en passant par les zones grises du concept même de mère porteuse.

Cela avec en filigrane les iniquités systémiques auxquelles Jess doit songer du fait qu’elle est noire, ce que sa mère en particulier tente de lui rappeler en évoquant le labeur passé de ses propres parents et la fragilité de leurs acquis actuels (une préoccupation qui trouve un écho direct dans le plaidoyer de Josh quant à la situation des personnes homosexuelles).

Captivante Jasmine Batchelor

Le choix de Hersh d’avoir campé l’action exclusivement dans un contexte bourgeois ne sert hélas pas toujours le récit. Car tout le monde — mais vraiment tout le monde — dans le film dispose de moyens financiers confortables : maisons et appartements cossus, vêtements design, cafés, bars et restos à brunch branchés à profusion… En soi, il ne s’agit pas là d’une tare, mais on verse en maintes occasions dans la caricature « bobo » involontaire.

Et tout paraît un brin calculé. En cela que le scénario de Hersh manque d’organicité. Parfois, on a l’impression d’une thèse rédigée pour un cours d’éthique, avec enjeux dûment cochés. L’approche est en outre discursive à l’excès. Il en résulte, dans certaines situations, une froideur là où l’on devrait être pris aux tripes. L’ensemble n’en force pas moins la réflexion, ce qui est déjà énorme. Qui plus est, le parcours mental de Jess comme tel ne cesse d’intéresser.

D’ailleurs, l’atout principal du film, et il est de taille, est l’interprétation extraordinairement nuancée de Jasmine Batchelor (vue dans la série The Good Fight). La manière dont l’actrice marque par petites touches l’évolution de Jess, de sa prise de conscience à sa prise de parole, est captivante.

À cet égard, peut-être sera-t-il tentant de conclure que le minimalisme de la réalisation est tributaire du microbudget du film, mais le fait est que Jeremy Hersh a su jauger sa vedette et eu la sagesse de construire sa mise en scène autour du talent de celle-ci. Un talent qui à lui seul rend la finale, un face-à-face qui aurait dû crouler sous le poids de dialogues récapitulatifs, électrisante. Du brio à l’état pur.

The Surrogate (V.O.)

★★★ 1/2

Drame psychologique de Jeremy Hersh. Avec Jasmine Batchelor, Chris Perfetti, Sullivan Jones, Eboni Booth, Tonya Pinkins. États-Unis, 2020, 93 minutes.
Disponible en VSD à cinemaduparc.com