«Mr Jones»: Agnieszka Holland, la traversée de l’Holodomor

Ce voyage dans les ténèbres de l’humanité est présenté de manière saisissante, presque comme un film à l’intérieur du film, voire comme un cauchemar venant marquer un avant et un après pour le protagoniste.
Photo: Samuel Goldwyn Films Ce voyage dans les ténèbres de l’humanité est présenté de manière saisissante, presque comme un film à l’intérieur du film, voire comme un cauchemar venant marquer un avant et un après pour le protagoniste.

Londres, 1933. À 27 ans, Gareth Jones vient de se faire un nom en réussissant à interviewer le nouveau chancelier allemand, Adolf Hitler. C’est toutefois avec les événements qui survinrent dès après que démarre le film Mr Jones, d’Agnieszka Holland, alors qu’on assiste aux vaines tentatives du journaliste pour convaincre les bonzes du ministère des Affaires étrangères du danger que représente cet Hitler. Ridiculisé, et à présent sans emploi, il part pour Moscou où, croit-il, une histoire l’attend. Jones trouve en effet suspectes les fastes dépenses de Staline dans le contexte d’une crise économique mondiale. Le miracle communiste ? Ce que mit au jour Gareth Jones tient plutôt de l’horreur, et est depuis connu sous le terme «Holodomor».

Il s’agit en l’occurrence d’une famine provoquée par le régime soviétique qui fit des millions de morts en Ukraine. Ce, afin de projeter aux nations capitalistes l’image d’un communisme triomphant. Et le communisme, Agnieszka Holland, elle connaît.

« Je suis née et j’ai été éduquée dans la Pologne communiste. J’étais bien au fait de l’histoire entourant l’Holodomor, mais j’en savais en revanche peu sur Gareth Jones, sinon pour le chapitre le concernant dans l’ouvrage Bloodlands : Europe Between Hitler and Stalin, de Timothy Snyder […] Le fait qu’il s’agisse d’un crime contre l’humanité commis par le pouvoir communiste, un crime qui demeure malheureusement peu connu par la conscience globale, et qui est oublié et donc pardonné dans un certain sens — comme pratiquement tous les crimes des communistes, ça m’a toujours révoltée. Ces victimes n’ont eu ni voix ni noms. »

Petite-fille d’un survivant de l’Holodomor, la scénariste Andrea Chalupa désirait d’emblée que ce soit Agnieszka Holland qui réalise le film. Or, en dépit de la qualité du scénario, fruit d’une recherche de 15 ans, la réalisatrice n’était pas convaincue de vouloir se lancer.

« J’ai fait trois films sur l’Holocauste (Amère récolte, Europa Europa et Sous terre, tous nommés pour l’Oscar du meilleur film international), et je n’avais pas envie de passer encore deux ou trois ans de ma vie dans ce type de noirceur là. Puis, j’ai songé que c’était le devoir de quelqu’un comme moi, qui a vécu le communisme, qui connaît toute la complexité de cette période, de cette idéologie, de montrer où résident les vrais dangers avec ces régimes, ces régimes autoritaires. »

La fin de l’ambition

Contrairement à la vision cinématographique américaine où la profession journalistique est volontiers sanctifiée (All the President’s Men, The China Syndrome, Frost / Nixon, Spotlight), Mr Jones donne à voir le versant sombre de la profession en la personne de Walter Duranty, correspondant du New York Times et lauréat du Pulitzer pour ses portraits flatteurs de l’Union soviétique. Lesquels trahissent, a posteriori, un déni de la réalité condamnable.

Pourquoi Duranty opta-t-il pour la mystification ? Le film laisse entendre sans affirmer (agent communiste, pantin payé par le régime, etc.), mais il apparaît en tout cas clair qu’il était ivre de pouvoir : celui de décider ce que ses collègues journalistes pourraient ou non écrire, et comment. À noter que, jusqu’à son décès en 1957, Duranty nia l’Holodomor. Faisant son mea culpa, le NYT déclara que ses derniers articles étaient parmi les pires publiés par le quotidien.

« L’aspect journalistique a aussi contribué à me convaincre, confie Agnieszka Holland. Les enjeux dépeints sont d’une pertinence accrue, avec la prolifération des fake news. Le danger de la corruption morale, financière ou idéologique des médias est très actuel. D’où la nécessité de protéger leur intégrité. »

Il faut en outre préciser que les deux parents de la cinéaste furent journalistes. Sa mère, en particulier, s’impliqua activement dans la résistance polonaise et participa à l’insurrection de Varsovie contre les nazis, en 1944. Un courage pour mener la « bonne lutte » que partage le héros du film, quoique pas d’entrée de jeu.

« On en sait assez peu sur l’intimité de Gareth Jones : on sait ce qu’il a fait, mais pas vraiment qui il était. » Né au Pays de Galles, il avait un père directeur d’école, et sa mère avait été préceptrice en Russie. Il parlait quatre langues…

« C’était inusité pour un si jeune homme. Mais pour le reste ? Quelles étaient ses failles ? On l’ignore. Le scénario d’Andrea en offre un portrait nuancé ; ça m’a plu. Dans la première partie, Jones est motivé par son ambition, tandis que dans la deuxième partie, on a affaire à un homme brisé. »

Brisé, mais déterminé néanmoins à faire éclater la vérité.

Quand tout s’arrête

À cet égard, il est fascinant de constater comment les tenants du pouvoir politique (anglais et américain) se satisfont de la seule parole de Duranty, parce qu’elle est conforme à ce qu’ils veulent entendre, face à celle, contraire mais étayée, de Jones. Et ce, même après que ce dernier est allé voir de ses yeux l’indicible, qu’il s’appliqua ensuite à décrire et à dénoncer.

Ce voyage dans les ténèbres de l’humanité est présenté de manière saisissante, presque comme un film à l’intérieur du film, voire comme un cauchemar venant marquer un avant et un après pour le protagoniste. Le brio d’Agnieszka Holland s’y exprime notamment par l’utilisation judicieuse du contraste, sur le plan tant technique que chromatique.

En effet, le film est porté par un mouvement d’ensemble très dynamique, très immersif, ainsi que par une palette expressive mais non ostentatoire (dominance de bleus à Londres et de rouges à Moscou). Sauf lors de l’odyssée hivernale en Ukraine. Tout devient alors désaturé, presque noir et blanc.

« Avec le chef opérateur, Tomasz Naumiuk (Amok), j’ai soigneusement planifié ce volet-là, qui est déterminant. Au cours de ma vie, je me suis souvent entretenue avec des gens qui ont connu des périodes de famine prolongée. Il se dégageait de leurs descriptions une impression de cauchemar, oui, mais surtout d’immobilité ; de temps figé. J’ai donc voulu évoquer cela. »

Une image paralysée, exsangue… Et la vie qui s’arrête, littéralement. Le film se termine comme il a commencé, avec la classe politique refusant d’écouter Gareth Jones, qui dans ce cas-ci comme dans celui d’Hitler, dit pourtant vrai. Un rappel que l’Histoire a une fâcheuse tendance à se répéter, qui plus est lorsqu’on s’applique à ignorer les lanceurs d’alerte de ce monde.

Il ne faudrait cependant pas conclure à quelque pessimisme de la part d’Agnieszka Holland, au contraire. Consacrer un film à Gareth Jones, dans le contexte actuel, équivaut en soi à sonner une alarme.

Mr Jones est disponible en VSD sur la plupart des plateformes.

Mr Jones: le prix de la relance

Forte d’un scénario hyperfouillé d’Andrea Chalupa, Agnieszka Holland signe ici un autre excellent drame historique. Rehaussé par un foisonnement de détails probants, son Mr Jones fonctionne à la manière d’un thriller journalistique haletant (d’autant que le montage a été resserré de 20 minutes depuis la première à la Berlinale). Extrêmement soignée, toute d’éclairages feutrés et de clairs-obscurs symbolisant l’idée prévalente de dissimulation, la facture exsude une élégance surannée séduisante. À l’inverse, la mise en scène privilégie un dynamisme qui confère un souffle distinctement moderne au film (un peu comme dans la très belle et très sous-estimée adaptation par la cinéaste de Washington Square, d’Henry James). Des opposés qui deviennent complémentaires, l’une et l’autre approches se mettant mutuellement en valeur. Volontairement distinct, le passage en Ukraine consiste en une suite de tableaux glacés, hantés. Bémol : aussi fascinants soient-ils en théorie, les passages montrant George Orwell en pleine conception de sa future allégorie La ferme des animaux ne convainquent pas. À la fin, leur inclusion se trouve certes justifiée, mais le procédé reste forcé. Dans le rôle-titre, James Norton (Little Women) est solide, mais ses partenaires Peter Sarsgaard (Jackie), un Duranty sibyllin à souhait, et surtout Vanessa Kirby (The Crown), autre collègue confrontée à un dilemme moral, l’éclipsent. Une oeuvre captivante, et tristement pertinente en cette ère de méfiance « encouragée » envers les médias.

Mr Jones (V.O.)
★★★★
​Drame historique d’Agnieszka Holland. Avec James Norton, Peter Sarsgaard, Vanessa Kirby. Pologne–Ukraine–Grande-Bretagne, 2019, 119 minutes.