«Tommaso»: Dafoe tel qu'en Ferrara

«Tommaso» n’est pas un film sur le cinéma, mais plutôt sur un homme qui se trouve accessoirement à être cinéaste. Un homme qui, comme plusieurs des protagonistes des films de Ferrara, tous sexes confondus, perd graduellement pied avec la réalité.
Photo: Capricci «Tommaso» n’est pas un film sur le cinéma, mais plutôt sur un homme qui se trouve accessoirement à être cinéaste. Un homme qui, comme plusieurs des protagonistes des films de Ferrara, tous sexes confondus, perd graduellement pied avec la réalité.

Longtemps le cinéaste new-yorkais underground par excellence, Abel Ferrara a laissé derrière lui le décor de films cultes tels Ms. 45, King of New York et Bad Lieutenant au profit de Rome, où il vit désormais. Dans la capitale italienne, il a trouvé un second souffle non seulement professionnel, mais personnel également. En effet, c’est autant son inspiration que sa sobriété que le cinéaste s’en est allé recouvrer. Ce sur quoi il s’ouvre par le jeu de l’autofiction dans Tommaso, où son acteur fétiche Willem Dafoe incarne son alter ego.

En comptant le plus récent Siberia, présenté à Berlin, Ferrara et Dafoe ont collaboré sept fois, notamment sur Pasolini, où le second jouait les jours ultimes du controversé réalisateur. Ce qu’est assurément Ferrara. Ferrara qui possède le don assez unique d’insuffler des moments d’excès paroxystiques à des canevas narratifs minimalistes.

Sachant cela, on pourrait s’attendre avec Tommaso à une version « ruelle » de 8 1/2, de Federico Fellini. OrTommaso n’est pas un film sur le cinéma, mais plutôt sur un homme qui se trouve accessoirement à être cinéaste. Un homme qui, comme plusieurs des protagonistes des films de Ferrara, tous sexes confondus, perd graduellement pied avec la réalité. Il en résulte homicides, suicides et/ou folie. Cela vaut pour les films énumérés d’emblée comme pour les Driller Killer, Body Snatchers, The Addiction et autres The Funeral.

Mais voilà, c’est aussi à tout cela que semble — initialement — vouloir tourner le dos Ferrara au cours des premiers moments de Tommaso, ceux-ci exsudant une sérénité qu’on ne connaissait pas au cinéaste. On y suit cet Américain à Rome alors qu’il assiste à son cours hebdomadaire d’italien, qu’il effectue sa visite quotidienne au marché, qu’il passe au café du coin… Paisible vie de quartier au sein duquel, manifestement, tout le monde connaît et apprécie « Tommaso ».

Retour à l’appartement (celui de Ferrara dans la vie) où l’accueillent Nicki et Deedee (Cristina Chiriac et Anna Ferrara, vraies conjointe et fille du cinéaste). Originaire de Russie, Nicki a 30 ans de moins que Tommaso, mais leur complicité paraît réelle.

Jusqu’au jour où, dans un parc où il a emmené jouer Deedee, Tommaso aperçoit Nicki en compagnie d’un jeune homme… Mais est-ce bien le cas ?

Narrateur non fiable

Car, déjà à ce stade, de par sa propension à intégrer des bouts de son intimité à la fiction d’un nouveau scénario autant que par ses regards vagues sur fond de notes musicales dissonantes, Ferrara suggère que Tommaso est un narrateur non fiable. Hypothèse qu’une poignée d’hallucinations de femmes nues, illusoires fantasmes, vient confirmer.

Ainsi, Tommaso a beau être sobre depuis six ans (comme Ferrara à l’époque du tournage), il n’en demeure pas moins hanté par ses démons. Lors d’une réunion des Alcooliques anonymes, à vif, vulnérable (Dafoe est extraordinaire), l’expatrié se remémore de tristes frasques, se rappelle ce qu’il a gâché et tout ce qu’il aurait pu perdre encore. Et si cette tardive — et fragile — félicité se délitait ?

En somme, ce que le film explore, ce n’est pas la prémisse d’une séparation, mais plutôt la peur qu’une telle chose survienne : Tommaso constitue à cet égard une version plus réussie de Dangerous Game, autre film de Ferrara sur un réalisateur en pleine crise matrimoniale. C’est un film sur une angoisse indicible, tellement larvée qu’elle finit par pourrir à l’intérieur de son hôte afin de pouvoir enfin sortir. Cela aussi, c’est très « Ferrara ». L’est tout autant, hélas, ce côté brouillon dans l’écriture : davantage de cohésion, surtout au dernier acte, aurait pu voir passer Tommaso de très bon à grand film.

Comme un rêve

La mise en scène est en revanche irréprochable. Habitué de fonctionner avec de petits budgets, Ferrara a depuis longtemps appris à compenser en misant sur le potentiel de chaque scène, qu’il cadre de manière expressive, comme cette séquence où la famille se met à danser sur la version russe de l’émission Du talent à revendre (America’s Got Talent) ; un passage qui devient quasi surréel par la seule force d’un angle insolite de caméra.

Ou lorsque les fioritures métalliques d’un abat-jour dessinent des crevasses sur les murs du salon où discutent les conjoints possiblement en crise (la direction photo de Peter Zeitlinger, collaborateur assidu de Werner Herzog, transforme le dénuement en envoûtement).

Et il est des indices explicites disséminés de-ci de-là, par exemple lorsque Nicki fait la remarque suivante au sujet du prochain film de son amoureux : « Ça me plaît. C’est comme… un rêve. » Autant peut être dit de Tommaso.

Disponible en VSD à cinemaduparc.com

Tommaso (V.O.)

★★★ 1/2

Drame psychologique d’Abel Ferrara. Avec Willem Dafoe, Cristina Chiriac, Anna Ferrara. Italie–Grèce–États-Unis, 2019, 115 minutes.