«Da 5 Bloods» ou la perpétuelle absurdité de la guerre

Charge antiracisme autant qu’anti-impérialisme, «Da 5 Bloods» dresse au passage un état des lieux troublant du Vietnam moderne.
Photo: Netflix Charge antiracisme autant qu’anti-impérialisme, «Da 5 Bloods» dresse au passage un état des lieux troublant du Vietnam moderne.

Campé à deux époques, le nouveau film de Spike Lee est un drame de guerre au passé et un film d’aventures au présent. À cet égard, l’ouverture frappe plus fort que toutes les scènes d’action subséquentes. Et pour cause : on y revoit un extrait de la conférence de presse que tint Mohammed Ali en 1967 lorsqu’il refusa d’aller se battre au Vietnam. « Ma conscience ne me laissera pas aller tuer mes frères ou de pauvres gens affamés dans la boue pour la grande et puissante Amérique. Les tuer pourquoi ? Ils ne m’ont jamais appelé nègre, ils ne m’ont jamais lynché, ils n’ont jamais lâché leurs chiens sur moi, ils ne m’ont pas volé ma nationalité, violé et tué ma mère et mon père… Les tuer pourquoi ? » Une question lancinante qui hante encore les quatre protagonistes dans Da 5 Bloods : frères de sang.

En effet, Paul (Delroy Lindo), Eddie (Norm Lewis), Otis (Clark Peters) et Melvin (Isiah Whitlock Jr.) ont combattu au Vietnam à l’époque au sein d’une unité composée de soldats afro-américains. Ils y ont perdu Norman, ou Stormin’ Norm (Chadwick Boseman), figure devenue quasi messianique à leurs yeux (« Il était notre Malcolm, il était notre Martin »). Les revoici dans le décor de cette guerre honnie afin d’exhumer, pour la rapatrier, la dépouille de Norm. Mais aussi afin de déterrer un magot en lingots d’or.

Tandis qu’ils renouent dans un Hô Chi Minh-Ville (Saigon) occidentalisé avec force devantures de McDonald’s et de PFK, les quatre compères sont assaillis par des réminiscences guerrières intempestives. Des flash-back d’autant plus saisissants que Spike Lee a décidé d’y faire jouer ses acteurs sexagénaires tels qu’en eux-mêmes auxcôtés du jeunot Chadwick Boseman. On a donc, tout du long lors de ces séquences, affaire à des vétérans rejouant en quelque sorte leurs souvenirs de guerre comme s’ils avaient à nouveau 20 ans.

Un parti pris audacieux, et brillant, qui vient mettre en exergue par l’absurde que ceux qui ont fait la guerre en demeurent prisonniers par-delà les années, et que celle-ci, en conséquence, relève d’un cycle sans fin.

Temps forts

À cet égard, Spike Lee ne se borne pas à la seule guerre du Vietnam. Le dialogue est de fait émaillé de références à la Deuxième Guerre mondiale (voir Miracle at St. Anna) et à la guerre d’indépendance américaine. Dans le viseur du cinéaste : le rôle des soldats noirs largement occulté par l’histoire écrite par de blanches mains.

Les rappels abondent, et jamais n’a-t-on l’impression que le cinéaste cherche à cacher qu’il formule en filigrane de son film une vaste leçon d’histoire.

À la fois truculentes et vraies, les répliques animent les scènes presque autant que les mouvements de caméra, très sûrs, de Lee. Lee qui reprend ici avec bonheur (dès lors qu’on en est friand) le mélange d’extrêmes de Bamboozled et, plus récemment, de BlacKkKlansman, soit la caricature et la tragédie.

La maîtrise du cinéaste se manifeste en outre dans son recours à des touches expérimentales au montage ainsi que dans son aisance à faire alterner les ratios d’images, le format panoramiqueconférant au présent une liberté de cadre en phase avec l’apparente sérénité des protagonistes et le format étroit 1.33 : 1 les oppressant dans ledit cadre au passé. Puis, un entre-deux (1.85 : 1) s’immisce : et la ligne entre ce qui est et ce qui fut de se brouiller.

Et brouille il y a dans tous les sens du terme. Idéalistes autrefois, lesquatre amis, qui se sont perdus de vue et ont connu des fortunes diverses, sont désormais guettés par l’appât du gain : en sous-texte, Spike Lee désigne le capitalisme comme cause d’une désolidarisation délétère. Lorsqu’il recrée à la fin un microcosme de guerre entre les deux anciennes factions ennemies, l’enjeu est uniquement financier.

Fait intéressant, deux des temps les plus forts du film n’émanent pas des héros. L’un d’eux voit Tiên (Lê Y Lan), au cours d’un puissant monologue, relater à Otis ce qu’il lui en coûta, après la guerre, d’avoir été contrainte à la prostitution.

L’autre survient lorsque l’animatrice radio vietnamienne « Hanoi Hannah » (Veronica Ngo), en 1968, annonce à ceux-ci l’assassinat de Martin Luther King Jr. Depuis son studio clandestin, elle leur raconte les émeutes où les autorités blanches tuent leurs mères et leurs sœurs noires pendant qu’eux se battent au Vietnam — pourquoi, au juste ? Alors que les paroles de Mohammed Ali reviennent en mémoire (et que l’on songe évidemment aux manifestations qui se poursuivent dans la foulée du meurtre de George Floyd), la voix à la radio assène ces chiffres : « Les Noirs représentent 11 % de la population américaine, mais 32 % des soldats au front. »

Une surreprésentation d’autant plus éloquente qu’en amont, Otis a expliqué à David (Jonathan Majors), le fils de Paul qui les a inopinément rejoint pour leur chasse au trésor, que les soldats noirs étaient toujours envoyés en reconnaissance les premiers. C’est dire qu’ils étaient également surreprésentés parmi les morts là-bas. Et qu’ils continuent de l’être, chez eux, d’asséner Lee, qui fait explicitement allusion au mouvement Black Lives Matter dans son film.

Pour le compte, ces deux séquences clés offrent de bons exemples de la capacité du cinéaste à passer une somme considérable d’informations sans trop de didactisme, le récit continuant d’avancer. Et ce, même lorsqu’il revient en arrière.

Bouleversant Delroy Lindo

Les événements de naguère complètent ou éclairent le déroulement du pèlerinage actuel. Surtout en ce qui concerne Paul, un homme brisé et psychotique qui projette une haine intériorisée sur son fils David pour des motifs révélés à l’approche du dénouement. Si la présentation de cette relation devient redondante (« Je t’aime mon fils, tu n’es plus mon fils ; tu sais que je t’aime, tu es mort à mes yeux… »), le personnage de Paul n’en est pas moins bouleversant, en grande partie grâce à la performance complètement investie de Delroy Lindo.

Charge antiracisme autant qu’anti-impérialisme, Da 5 Bloods dresse au passage un état des lieux troublant du Vietnam moderne où des champs de mines d’antan continuent de faire des ravages ponctuels, notamment chez les enfants. Là encore se réaffirme cette idée selon laquelle une guerre, même après que les troupes s’en sont allées, n’est jamais vraiment terminée.

À terme, Spike Lee place sa foi dans la jeunesse, en la personne de David, enseignant dans un quartier défavorisé, et Hedy, une Française (Mélanie Thierry) qui a fondé un organisme de déminage et de soutien aux victimes. De leur rencontre naît un espoir à la fois de transmission et de guérison. Et c’était sans doute là ce que Spike Lee lui-même s’était donné pour mandat avec ce film. Mission accomplie.

Da 5 Bloods sera sur Netflix dès le 12 juin

Da 5 Bloods: frères de sang (V.F.)

★★★★

Drame de guerre de Spike Lee. Avec Delroy Lindo, Jonathan Majors, Clarke Peters, Norm Lewis, Isiah Whitlock Jr., Mélanie Thierry, Chadwick Boseman. États-Unis, 2020, 154 minutes.