L'appel de la nature au cinéma

David Gulpilil dans une scène de «Walkabout», de Nicolas Roeg
Photo: Janus Films David Gulpilil dans une scène de «Walkabout», de Nicolas Roeg

Dans l’une des dernières scènes du film Jeremiah Johnson, le trappeur solitaire qu’incarne Robert Redford demande à un vieil ami s’il a une idée du mois et de l’année. Aucune, de répondre l’autre. Alors que la pandémie s’étire et que les nuances de confinement perdurent, les jours et les semaines en viennent à se confondre ; l’esprit vagabonde, et voici que surgit le souvenir de ce passage du film de Sydney Pollack. À l’instar de cet homme qui a tourné le dos à la civilisation, il est des moments, à plus forte raison lorsque la densité urbaine devient source d’anxiété, où l’on s’enfoncerait volontiers dans la forêt. Ne serait-ce que pour un temps. Ne serait-ce que pour la durée d’un film. En vrac, quelques titres charriés par ce flot de pensées.

Dès lors qu’on parle des rapports contradictoires entre la nature et l’humain, celui-ci forcé à l’humilité face à la première tout en désirant la conquérir, un cinéaste se démarque : Werner Herzog. Une bonne partie de sa filmographie rend compte de cette fascination de l’auteur pour le sujet (Fitzcarraldo, Grizzli Man, Encounters at the End of the World, etc.). Dans Aguirre, la colère de Dieu (1972), une expédition de conquistadors chargée de découvrir le mythique Eldorado succombe aux délires d’un officier exalté (Klaus Kinski). En sa compagnie, des mutins s’embarquent, pour n’en jamais revenir, sur l’Amazone.

On demeure sur le célèbre fleuve, cette fois en compagnie de l’explorateur anglais Percy Fawcett dans The Lost City of Z (2016), de James Gray. Lui aussi obsédé par une cité légendaire et le peuple qui y aurait vécu, Fawcett (Charlie Hunnam) regagne la bonne société après une première tentative… pour mieux retrouver la jungle qu’une partie de lui n’a, au fond, jamais quittée.

Parmi les bêtes

Un sentiment d’aliénation similaire motive le vétéran de la guerre de Sécession John Dunbar lorsqu’il demande à être affecté au poste-frontière le plus reculé du territoire dans Dances with Wolves (1990), de et avec Kevin Costner. Ironie du sort, l’apprenti reclus multiplie les rencontres et développe une amitié profonde avec des membres de la communauté sioux voisine (et davantage en ce qui concerne une Blanche adoptée jadis par celle-ci). Les préjugés de Dunbar se dissipent, ses allégeances changent. Pour l’anecdote, le titre est le surnom donné au personnage par ses camarades après qu’ils l’ont vu s’amuser avec un loup.

 
Photo: Photofest «The Lost City of Z», de James Gray

Ce sont encore ces animaux à la fois familiers, car parents du chien, et dangereux, car résolument sauvages, avec qui le héros de Never Cry Wolf (1983), de Carroll Ballard, se lie. Il se prénomme Tyler (basé sur l’environnementaliste Farley Mowat), est un biologiste dépourvu de connaissances en matière de survie, mais cela n’a pas empêché le gouvernement canadien de l’envoyer en Arctique afin de déterminer si une meute de loups est responsable du déclin de la population de caribous — la réalité s’avérera plus complexe. À son arrivée, Tyler est sauvé du froid par Ootek, un Inuit qui le prend sous son aile.

D’ailleurs, l’aide qu’apportent à répétition différentes communautés des Premières Nations aux néophytes blancs constitue l’une des composantes du déjà mentionné Jeremiah Johnson (1972), dans lequel, autre élément récurrent, une séquence déterminante met en scène des loups. Obéissant à leur instinct d’abord, les animaux sont à cet égard les agents d’une nature qui peut certes se montrer clémente, mais qui reste indomptable.

Ainsi ce grizzli qui, dans The Revenant (2015), d’Alejandro González Iñárritu, attaque le trappeur et guide Hugh Glass (une figure historique qu’incarne Leonardo DiCaprio), laissé pour mort par sa cohorte puis victime d’une tentative de meurtre par un autre trappeur (Tom Hardy). S’ensuit une sanglante épopée sur fond sylvestre aussi magnifique qu’impitoyable.

Une réalité dont prend trop tard conscience Christopher McCandless dans Into the Wild (2007), de Sean Penn, d’après la vie du vrai McCandless : après s’être exilé en des contrées inhabitées de l’Alaska, en 1992, ce tout jeune homme épris de simplicité et de liberté apprit à la dure que la nature n’a pas de sentiments.

Celle qu’affronte le groupe de citadins lors d’une fin de semaine de canot-camping dans Deliverance (1972), de John Boorman, n’est toutefois rien comparativement à la violence qu’ils subissent aux mains de montagnards malveillants (et en rut). Sur un air de banjo entêtant, le rêve du retour à la nature alors très en vogue vire en cauchemar.

Sur l’autre rive

Beaucoup moins connu et campé, comme les premiers films cités, en Amazonie, un autre long métrage de John Boorman émerge dans ce voyage cinéphile intérieur : The Emerald Forest (1985), où un ingénieur américain (Powers Boothe) travaillant à la construction d’un barrage qui nécessite la destruction d’une partie de la forêt est stupéfait de retrouver son fils de 17 ans (Charley Boorman) en pleine jungle. Ce, des années après son enlèvement par « le peuple des invisibles », à l’issue d’un pique-nique en famille.

C’est justement lors d’un pique-nique qu’une adolescente (Jenny Agutter) et son petit frère (Luc Roeg) voient soudain leur père pris d’une frénésie infanticide dans Walkabout (1971), de Nicolas Roeg. Avec l’aide — tiens donc — d’un adolescent yolngu (David Gulpilil), les orphelins traversent un désert australien aride mais furieusement beau. Longtemps après avoir regagné la civilisation et ses diktats, la jeune femme se souvient de la jeune fille libre qu’elle fut au cours de cette trop brève fugue…

Parcours inverse pour Cheryl Strayed dans Wild, de Jean-Marc Vallée, héroïne tirée du réel celle-là. Afin de guérir son corps et son âme, cette jeune femme hantée par maints fantômes et dépendances (Reese Witherspoon) décide de parcourir les 1700 kilomètres du sentier Pacific Crest Trail en dépit de sa complète inexpérience. Si, dans les œuvres précédentes, plusieurs personnages sont en proie à des visions après avoir consommé des plantes hallucinogènes, Cheryl, elle, est visitée par des images de son passé : un passage obligé, comme ce sentier, qui lui permettra à terme de mieux envisager son avenir.

Avec son brio coutumier, Vallée fait surgir cet autrefois dans le présent en un torrent narratif ininterrompu. Pas étonnant que cette réflexion cinéphile, similaire dans sa dynamique associative irrépressible aboutisse à ce splendide film.

La plupart des films cités sont disponible en VSD sur Youtube, Itunes, Amazon, Criterion Channel, Illico, Telus, Bell.

Pères perdus

Au sein de ce sous-genre tenant autant de l’aventure que du western initiatique, nombreux sont les récits de pères voulant imposer à leur progéniture leur volonté de vivre dans une nature où l’on peut se perdre même lorsqu’on est convaincu du contraire. Dans The Mosquito Coast (1986), de Peter Weir, Harrison Ford est un inventeur mégalo qui entraîne femme (Helen Mirren) et enfants (dont River Phoenix) au Honduras dans le but de se construire une vie nouvelle dans la jungle. Dans Vie sauvage (2014), Cédric Khan revient sur un fait divers : celui d’un père divorcé (Mathieu Kassovitz) qui kidnappa ses deux fils afin de les élever à la montagne. Prémisse similaire, mais fictive, pour Edge of Winter (2016), de Rob Connelly, et Dans la forêt (id.), de Gilles Marchand, histoire dans les deux cas de frères qui s’aperçoivent que leur père est aussi imprévisible que les bois environnants. Un constat que fait Antoine L’Écuyer au sujet de Paul Doucet lors d’une partie de chasse dans La garde, de Sylvain Archambault, paru la même année, décidément. Encore un père « alpha » convaincu des méfaits de la vie en société (Viggo Mortensen) dans Captain Fantastic (id.), de Matt Ross, avec à la clé introspection forcée. Idem dans Leave no Trace (2018), de Debra Granik, où une adolescente (Thomasin McKenzie) remet en cause le mode de vie d’ermites clandestins auquel son père, un vétéran traumatisé (Ben Foster), l’a habituée.