À Cannes avec les «orphelins» du Festival

Sans son festival, Cannes doit faire une croix sur 196 millions d’euros de retombées économiques.
Photo: Valery Hache Agence France-Presse Sans son festival, Cannes doit faire une croix sur 196 millions d’euros de retombées économiques.

Le Festival de Cannes est fait de rituels : un badge rose surpasse un badge bleu, il pleut toujours pendant la quinzaine et il faut patienter une demi-heure dans les bouchons pour rejoindre la Croisette depuis l’autoroute. Il y a des traditions avec lesquelles un festivalier ne badine pas. Notamment celles imposées par le protocole . « Ce matin à cette heure-ci, on aurait fait le premier point presse du Festival avec le dévoilement de l’affiche au-dessus des marches », rappelle Sophie Mouysset, cheffe de cabinet adjointe au maire.

Mardi aurait dû être le jour d’ouverture du Festival de Cannes. Pour cause de coronavirus, la 73e édition est sérieusement compromise, et tout le cérémonial avec. Pas de montée des marches ce soir-là, pas non plus de soirée d’ouverture et encore moins de projection de films. Pourtant, sur la façade du Palais des festivals, le staff s’active : c’est l’installation d’une toile à laquelle Sophie Mouysset est tant attachée. Un sobre et immense « Merci à nos soignants » trône désormais au-dessus des 24 marches les plus célèbres du monde, dépourvues de tapis rouge.

Gilles Traverso ne pouvait rater le rendez-vous. Ce photographe cannois cherche le meilleur angle pour immortaliser le parvis vide et la bâche blanche, même si c’est moins glamour que Claudia Cardinale virevoltant dans sa robe et qu’Agnès Varda en équilibre sur le dos d’un technicien. « Là, on devrait être en pleine bourre, avec les photo-calls qui commencent. C’est la première fois en quarante-quatre ans que je ne serai pas au pied des marches, constate-t-il. Pour la première fois de ma vie, je me dis que c’était mieux avant. »

Gilles Traverso fait partie des figures du Festival. Issu d’une famille de photographes, il assure qu’« il n’y a jamais eu un festival sans un Traverso ». Son arrière-grand-père était déjà derrière l’objectif en 1939, quand Louis Lumière débarquait à Cannes pour ce qui allait devenir la grand-messe du cinéma. « Cannes est la ville de France la plus connue après Paris, juge-t-il. Ça fait bizarre de redevenir une ville de province comme une autre. »

Ce qui est perdu est perdu. L’annulation du festival est une catastrophe pour tout le monde, de la femme de ménage au livreur.

Sans son festival, Cannes doit faire une croix sur 196 millions d’euros de retombées économiques. Chaque mois de mai, 125 000 festivaliers, dont 12 000 professionnels, se pressent sur la Croisette et font tourner tout un microcosme. « On aurait dû être complet et vivre l’ambiance du Festival, regrette Christian Giordano, patron de l’hôtel Le Florian et vice-président du syndicat des hôteliers de Cannes. Avoir le privilège d’être la ville la plus regardée du monde, c’est une sensation irremplaçable. »

Irremplaçables aussi, les 90 000 nuitées réservées sur la quinzaine. Depuis le 15 mars, les 20 chambres du Florian sont vides. Christian Giordano a dû fermer son établissement à deux pas du Palais. « Le Festival de Cannes, c’est au moins 20 % du chiffre d’affaires de l’année. Les pertes des hôtels du bassin cannois sont énormes. Les mois s’enquillent et on a zéro rentrée d’argent. »

« Dans une bulle »

Après Paris, Cannes est la deuxième ville de salons professionnels de France. En basse saison, ce sont les congrès qui remplissent ses 138 hôtels. Si on bronze sur la Croisette l’été, on y travaille à l’intersaison. Et pas seulement grâce au cinéma. Chaque année, 52 événements professionnels y sont organisés. Ceux de mars, avril, mai et juin — du salon immobilier MIPIM au salon de la publicité Lions — ont été annulés ou reportés. Le remplissage des établissements a suivi.

« À Cannes, il y a 500 restaurants pour très peu de population. On est une ville de 70 000 habitants, compte Alain Lahouti, président de l’UMIH (Union des métiers et des industries de l’hôtellerie), restaurateurs de Cannes. Depuis qu’on est orphelins de nos événements, toute une dynamique s’est arrêtée. L’amplitude du décrochage est plus importante ici qu’ailleurs. Ça se voit au nombre très faible de restaurants qui font de la vente à emporter. »

Sur la Croisette, les grands hôtels sont fermés. Le Majestic a rabattu les volets et son Fouquet’s, rangé la terrasse. Au Martinez, l’herbe a poussé entre les pavés. Il n’est pas non plus possible de réserver au Carlton. Les plages privées sont fermées. C’est autant de contrats saisonniers et d’extras qui ne seront pas signés. « D’habitude, on est neuf salariés. Là, on n’est plus que quatre et on ne sait pas si on va arriver à garder tout le monde », confirme Pascal Berna. Ce Cannois tient le kiosque 9 bis depuis vingt-deux ans. Sous son auvent turquoise, badauds et stars incognito se pressent pour une glace ou un sandwich. Des petits prix qui assurent tout de même un chiffre d’affaires de « plusieurs centaines de milliers d’euros » sur la période.

 

« Ce qui est perdu est perdu. L’annulation du festival est une catastrophe pour tout le monde, de la femme de ménage au livreur, estime Pascal Berna, qui peut rouvrir grâce à la vente à emporter. Ce ne sera plus jamais pareil. » L’économie cannoise ne repose pas uniquement sur ses stars. À l’arrière de son taxi, en 28 éditions du Festival de Cannes, Marc n’a jamais fait monter de célébrités. D’habitude, il enchaîne les transferts d’hôtel à hôtel, les navettes avec l’aéroport et les courses pour les réceptions des festivaliers et journalistes.

« Depuis 2009, il y a une baisse à cause des plateformes comme Uber. Ce n’était déjà plus à la hauteur. Là, c’est pire, peste-t-il derrière sa visière. Aujourd’hui, on n’est que 53 taxis à travailler. S’il y avait le festival, on serait le maximum : 155. » Avec l’annulation, les taxis connaissent une baisse d’activité de 85 %. Eric Matteoda, le responsable régional de l’Union nationale des taxis : « On se demande comment on va passer les mois qui arrivent. On veut être à la table ronde des négociations pour que les taxis fassent partie du plan de relance. » Il n’en revient pas que le Carlton soit fermé.

Emblèmes reconvertis

Derrière lui, sur le trottoir de la Croisette, Cannes reste Cannes. Des bandes d’ados croisent des adeptes du legging léopard et des sacs d’achat Louis Vuitton ou Dior. On fait du roller ou son footing, les lunettes de soleil en accessoire obligatoire. Plus près du Palais des festivals, Béatrice s’amuse à prendre la pose « comme Marilyn ».

La sexagénaire a un plaisir : se balader sur la Croisette. « J’habite à côté et je viens tous les ans. J’aime la musique, le glamour et apercevoir les stars, raconte l’ancienne hôtesse de l’air. Dès que ce foutu virus partira, j’en profiterai deux fois plus. » Au grand dam de son mari Alain. « Je m’enfuis pendant le festival. C’est parce qu’il est annulé que je suis là, marmonne-t-il. On est toujours emmerdés : il y a la queue à l’aéroport, sur la route… Je vais passer pour le vieux ronchon : je trouve que là, on est peinards. »

Journaliste et animateur à Cannes Radio, avec plus de 30 festivals à son actif, Philippe Muller entend ce discours à son micro : « Même ceux qui râlent sont tristes cette année. Bien sûr, il y a les tracas et les bouchons, mais vivre Cannes, c’est être dans une bulle. Il y a plein de trucs qui se passent, les gens sont excentriques, les affiches de films sont posées sur les hôtels. Quelque part, tu as l’impression que tu es toi-même acteur. »

Claude, Jean-Claude et José ne montent pas les marches. Ils passent par l’arrière. Sans domicile fixe, ils sont hébergés par la Ville au sein du mythique Palais des festivals, comme 34 autres personnes — ils étaient 70 au plus fort de la crise sanitaire. « Il n’y a pas le décor, on ne se rend pas compte qu’on est dans le Palais, dit José. On serait en train de marcher sur le tapis rouge, ça serait le cas, mais là, on dort sur des lits de camp au rez-de-chaussée… »

L’amplitude du décrochage est plus importante ici qu’ailleurs. Ça se voit au nombre très faible de restaurants qui font de la vente à emporter.

Si le festival avait eu lieu, José ne serait pas resté à Cannes. Entre les strass et les paillettes, il n’y a pas de place pour un sans-abri. « On ne pouvait pas demander le confinement et laisser des gens dans la rue. Cette solution a fonctionné : tout le monde a été déclarénégatif au virus, se félicite le responsable du CCAS, Laurent Boisseau. Maintenant, on essaie de trouver des solutions d’hébergement à long terme. » Les lits de camp sont alignés dans l’immense salle. Au fond, des micro-ondes, une télé et une table de ping-pong qu’il faut désinfecter avant de jouer. D’habitude ici, c’est l’entrée du marché du film.

Partout à Cannes, du Palais à la Croisette, on est bien loin de l’ambiance nœud papillon. Les limousines et les voitures officielles ne font pas la queue pour déposer les équipes des films. Les cartons d’invitation pour les projections ne s’échangent pas au pied des marches. Et personne ne porte le smoking réglementaire. Passé 20 heures, rares sont les passants sur la Croisette. Si peu de monde qu’une patrouille de la police municipale y a croisé un sanglier. Les autres mois de mai, des files d’attente pour les soirées et des attroupements de fans se seraient formés. Le confinement a retardé les travaux des plages privées et des pontons. Sur le sable, des pelleteuses. Sur les trottoirs, des ouvriers refont les pavés.

Certains emblèmes se sont même reconvertis pour la lutte contre la COVID-19 : le salon où retirer ses accréditations a été transformé en mercerie et les ateliers des couturières de robes fabriquent des masques. Comme Aline Buffet. Dans son atelier du centre-ville de Cannes, la table déborde de tissus. Du coton, de la soie, de la dentelle qui auraient dû finir en robes de soirée. Maître artisan, Aline Buffet travaille pour les grandes maisons de couture à Cannes depuis 1994. Pendant le festival, elle se rend dans les chambres d’hôtel ou à bord des jets privés pour des retouches. Marion Cotillard, Penélope Cruz, Clint Eastwood, Sean Penn et la famille Trump sont passés entre ses aiguilles. Il faut transformer, agrandir, ajuster robes et costumes pour le grand soir.

Le 16 mars, le coronavirus a stoppé toute activité et annulé les commandes passées trois à six mois plus tôt. « La première semaine, je me suis sentie désarmée. Je me suis retrouvée avec tout ce tissu sur les bras, raconte Aline Buffet. Puis j’ai contacté la mairie et, à quatre, nous avons cousu 23 500 masques. »

Deux mois plus tard, les couturières ont développé leurs protections personnalisées. Vendu 15 euros l’unité, il est possible de choisir la taille et la matière, la dentelle et les paillettes faisant partie des options possibles. « Nous ne sommes pas sur de la série chinoise. On aime ce travail parce que c’est personnalisé, comme les robes, assure-t-elle. Ça me travaille de lancer ma ligne de masques. J’ai plein d’idées. » Jusqu’à les assortir aux futures tenues de soirée. Et instaurer une nouvelle mode sur les marches du Festival de Cannes.

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