Merci, Monsieur Piccoli

Michel Piccoli en 1983
Photo: Éric Gaillard Agence France-Presse Michel Piccoli en 1983

La formule est galvaudée, mais c’est pourtant celle qui convient : avec le décès de Michel Piccoli, c’est un monument du cinéma français qui disparaît. Emporté par un accident vasculaire cérébral à l’âge vénérable de 94 ans le 12 mai (mais la nouvelle a été annoncée seulement lundi), l’acteur laisse dans son sillage une filmographie foisonnante couvrant huit décennies, qui l’auront vu tout jouer : flics et voyous, amants et époux, amis et ennemis, des violents autant que des doux. Ce, sous la direction des plus illustres cinéastes face aux plus grandes comédiennes. Cela étant, ce sont peut-être Max et les ferrailleurs, Vincent, François, Paul… et les autres, et surtout, surtout, Les choses de la vie, trois de ses cinq collaborations avec Claude Sautet, auxquels on songe le plus à l’annonce de sa disparition.

Né à Paris de parents musiciens le 27 décembre 1925, Michel Piccoli suit une formation d’acteur au célèbre Cours Simon, l’une des plus vieilles écoles de théâtre. C’est en l’occurrence sur les planches qu’il obtient ses premiers contrats avant d’être admis sur un plateau de tournage, à 20 ans, comme figurant. S’ensuivent de petits rôles pendant les dix années suivantes, la scène et, peu après, la télévision le sollicitant davantage.

Au milieu des années 1950, peu après avoir rompu avec la religion, il fait la connaissance de Luis Buñuel qui, faisant montre de son goût pour le paradoxe, lui offre le rôle du prêtre dans La mort en ce jardin, avec Simone Signoret. Les deux hommes l’ignorent, mais ils renouvelleront l’expérience six fois. En 1963, Buñuel convie ainsi Piccoli à son adaptation du Journal d’une femme de chambre où, avec Jeanne Moreau dans le rôle-titre, il brille en maître de céans libidineux. Connu mais pas encore consacré, le comédien accède pour de bon à la renommée cette année-là dans Le mépris, de Jean-Luc Godard, où il donne la réplique à une autre star féminine : Brigitte Bardot. Dans cette satire grinçante du « merveilleux monde du cinéma » en forme de jeu de miroirs, il interprète un scénariste venu réécrire un film en plein tournage (« sur Le mépris, il y avait un scénario, contrairement à ce qu’on raconte », affirmera-t-il des années plus tard aux Inrocks).

Lancé, Michel Piccoli tourne à un rythme effréné, multipliant les rôles principaux ou secondaires, privilégiant la rencontre avec des cinéastes plutôt que le nombre de répliques. En 1965, il est l’époux trompé dans la transposition moderne de La curée, de Zola, qu’imagine Roger Vadim, avec Jane Fonda. Il partage deux fois d’affilée la vedette avec Catherine Deneuve, d’abord dans Les créatures, d’Agnès Varda, en écrivain en butte à un réel qui dérape, puis dans Belle de jour, du complice Buñuel, en infâme intrigant.

Photo: CFDC Michel Piccoli dans une scène du film de Claude Sautet «Les choses de la vie».

Au sujet de Piccoli, Deneuve expliquait aux Cahiers du cinéma en 2005 : « Des dix films dans lesquels nous avons joué ensemble, celui où nous aurons été le plus proches, où nous aurons eu, à l’écran, une relation de couple, c’est La chamade, d’Alain Cavalier. C’est le film où, comme partenaire, j’ai le mieux perçu combien il était, au sens plein, un homme — et pas un jeune homme, comme le sont ou tentent de le rester tant d’acteurs. Un homme très séduisant, d’une virilité assez affirmée pour pouvoir, en contrepartie, laisser libre cours à sa part féminine, et à sa part enfantine, sans lesquelles il n’est pas de grand acteur. »

Volontiers enclin à donner leur chance à des cinéastes débutants ou émergents, il apparaît dans les premiers films de Costa-Gavras, Compartiment tueurs, à nouveau avec Signoret, et Un homme de trop, où il tient le rôle éponyme. Il clôt la décennie avec un rôle d’espion dans L’étau (Topaz), d’Alfred Hitchcock.

Les années Sautet

Les années 1970 sont tout aussi fastes, quoique plus riches en premiers rôles, à commencer par celui que lui donne Claude Sautet dans Les choses de la vieoù, inoubliable, il incarne un accidenté de la route qui, ignorant sa fin proche, se souvient de son ex-femme et de sa compagne du moment. Romy Schneider est cette dernière. Devant leur chimie remarquable, le cinéaste les réunitdans Max et les ferrailleurs. Le trio rempile dans Mado. En voix off, Piccoli assure la narration de César et Rosalie, avec Romy Schneider, Yves Montand et Samy Frey. Sans oublier l’ode à l’amitié virile Vincent, François, Paul… et les autres, où il est François. D’expliquer Sautet dans les archives d’Arte : « J’ai choisi Piccoli parce que j’estime qu’il est le meilleur acteur du cinéma français. »

Cette période est marquée par des œuvres puissantes d’auteurs forts, telles Les noces rouges, de Claude Chabrol, où il forme avec Stéphane Audran un couple brûlant d’adultères assassins, et La grande bouffe, de Marco Ferreri, où il est l’un des comparses décidés à se suicider par gavage gastronomique. Cette décennie se termine avec un des meilleurs films de Louis Malle, Atlantic City, chronique de gagne-petit campée dans la ville en question. D’ailleurs, la suivante s’achèvera avec un autre grand cru de Malle : Milou en mai, écrit pour Piccoli, où il est le patriarche bonhomme d’une progéniture chicanière.

Dans l’intervalle, l’acteur ne ralentit pas la cadence, continuant d’apparaître dans plusieurs films par année. Michel Deville le sollicite pour deux beaux polars étranges : Péril en la demeure, en mari jaloux, et Le paltoquet, en tenancier de bar sur les quais. À la fois film de gangsters stylisé et métaphore de la pandémie du sida, Mauvais sang, de Leos Carax, rappelle le goût de Piccoli pour les auteurs audacieux. Pour Holy Motors, son hommage délirant au cinéma, Carax s’assurera encore saparticipation, en 2011. À cet égard, s’il est une constante dans la longue filmographie de Piccoli, c’est la récurrence des collaborations multiples : preuve s’il en est d’une nature agréable.

Les années crépusculaires

Les années 1990 démarrent avec l’une des compositions les plus mémorables de Piccoli, celle d’un peintre vieillissant qui retrouve l’inspiration dans La belle noiseuse, de Jacques Rivette, avec Jane Birkin et Emmanuelle Béart. Très occupé, il apparaît chez Yves Robert (Le bal des casse-pieds), Édouard Molinaro (Beaumarchais, l’insolent), Enki Bilal (Tykho Moon), Pascal Bonitzer (Rien sur Robert), Bertrand Blier (Les acteurs)… Il renoue avec Agnès Varda pour les documentaires Les demoiselles ont eu 25 ans et L’univers de Jacques Demy, et pour la fiction Les cent et une nuits de Simon Cinéma, qui fête le centenaire du 7e art. Étant à ce stade d’ores et déjà considéré comme tel, Michel Piccoli y joue monsieur Cinéma en personne. En 2011, Nanni Moretti lui écrit un dernier grand rôle en phase avec ses convictions athées, soit celui du récalcitrant pape désigné dans Habemus papam.

Je n’ai pas de nostalgie. Je n’ai aucun regret sur les ratages et ne tire aucune gloire de mes réussites. J’ai toujours navigué entre mes passions personnelles et mes passions professionnelles.

 

À L’Express, Michel Piccoli confiait en 2000 : « Je n’ai pas de nostalgie. Je n’ai aucun regret sur les ratages et ne tire aucune gloire de mes réussites. J’ai toujours navigué entre mes passions personnelles et mes passions professionnelles […] Je me suis beaucoup amusé et, heureusement, ça continue. Et puis, j’ai une sorte d’inconscience, qui vient surtout de mon plaisir de vivre. »