«Alice»: un destin à soi

Jouant Alice, Émilie Piponnier livre une prestation à la fois complexe et accessible.
Monument Releasing Jouant Alice, Émilie Piponnier livre une prestation à la fois complexe et accessible.

Les premières minutes du film de Joséphine Mackerras présentent une petite famille affichant ce mélange de beauté et de félicité propre aux publicités. Ainsi l’apparent bonheur d’Alice, François et leur bambin Jules, n’a-t-il d’égal que leur blondeur. Mais voici qu’après avoir englouti en secret tout l’avoir familial en prostituées de luxe, le second se fait la malle, laissant la première avec une hypothèque en souffrance et le bien-être de leur fils à assurer. Ne trouvant de soutien nulle part, Alice en vient, par association d’idées autant que par nécessité, à exercer pour un temps ce métier où François a flambé leur argent. Sans fard ni jugement, Mackerras brosse, avec Alice, le portrait d’une femme qui craint de s’avilir dans la prostitution, mais y trouve plutôt la clé de son affranchissement.

Lauréat du Grand Prix du jury au festival SxSW, Alice marque les débuts très maîtrisés de la cinéaste française dans le long métrage. Pourvue d’un budget malingre, Joséphine Mackerras a opté pour un minimalisme formel de circonstances. Ce serait en revanche une erreur d’appréhender une réalisation dépourvue d’ambition. Tout en privilégiant un réalisme âpre en phase avec l’état d’urgence dans lequel se débat cette héroïne ne disposant que de deux semaines pour empêcher son éviction, le film voit fleurir çà et là de belles trouvailles visuelles.

On pense entre autres à ce passage où Alice, désemparée dans le bleu de la nuit, appelle sa mère et la supplie de l’aider. Tenante du mariage à préserver coûte que coûte, cette dernière refuse. En contraste, la séquence qui suit baigne dans une lueur rouge orangé alors qu’Alice, qui n’a plus de larmes, brûle une photo de François et elle, l’air déterminé. Ces deux plans serrés consécutifs, outre qu’ils se démarquent ostensiblement de manière à indiquer qu’un moment charnière se joue pour la protagoniste, annoncent ce qu’on découvrira pendant le reste du film. À savoir qu’Émilie Piponnier est une actrice prodigieuse.

Inconnue auparavant, la comédienne livre une performance à la fois complexe et accessible. C’est-à-dire qu’elle parvient, le plus souvent par la seule expressivité de son regard, à traduire les infinis doutes et les contradictions émotionnelles par lesquelles passe Alice. Ce, tout en maintenant une impression de spontanéité, d’immédiateté, qui fait en sorte qu’on se convainc sans peine d’être en train de vivre tout cela avec elle, en même temps qu’elle.

Alice et Lisa

Plein d’empathie, le scénario de Joséphine Mackerras n’est par ailleurs pas dépourvu de pointes d’humour. Celles-ci sont réservées, pour la plupart, aux scènes qu’Alice partage avec Lisa (merveilleuse Chloe Boreham), une consœur expérimentée d’origine australienne avec qui elle développe une amitié profonde. Par la bouche de Lisa, la cinéaste passe un ou deux messages, évitant le piège du didactisme en ancrant ses remarques dans l’apprentissage précipité d’Alice.

Lisa qui trouve hypocrite qu’on accole à leurs activités le même terme que celui désignant l’exploitation dont font l’objet des victimes de trafic humain. Car le champ d’opération des deux jeunes femmes est un champ de luxe. Ceci dit, qu’Alice ne rencontre pas le moindre client violent, abusif ou irrespectueux, jamais, laisse songeur.

Quoi qu’il en soit, ces moments de confidences, de communion sororale, permettent au récit de respirer entre deux plongées anxiogènes dans la précarité financière et, puisqu’un narcissique ne saurait se passer de son public longtemps, l’inévitable retour de François. Un personnage parfaitement haïssable que celui-là, mais tristement crédible néanmoins (excellent Martin Swabey).

Un mot sur ce développement de la onzième heure qui, peut-être, pourra de prime abord sembler superflu tant Mackerras s’en tient tout du long à une ligne narrative concise. Or, à bien y réfléchir, cela constitue l’inévitable culmination de l’oppression insidieuse que tente d’exercer François (et la société par extension) sur Alice dès lors qu’elle « prend les commandes », justement. À cet égard, le dénouement s’avère aussi satisfaisant que conséquent.

Alice est disponible en VSD sur cinemaduparc.com

Alice

★★★★

Drame de Joséphine Mackerras. Avec Émilie Piponnier, Chloe Boreham, Martin Swabey. France, 2019, 106 minutes.