«Spaceship Earth»: rêver un monde

La mission Biosphère 2, la mission avait pour but d’en apprendre davantage sur le fonctionnement de la vie sur Terre en recréant un monde à échelle réduite en plein désert de l’Arizona.
Photo: NEON La mission Biosphère 2, la mission avait pour but d’en apprendre davantage sur le fonctionnement de la vie sur Terre en recréant un monde à échelle réduite en plein désert de l’Arizona.

Le 26 septembre 1991, huit personnes pénétrèrent dans une mégastructure conçue comme un monde à échelle réduite en plein désert de l’Arizona. Ce, avec pour dessein de n’en ressortir que deux ans plus tard, jour pour jour. Nommée Biosphère 2, la mission avait pour but d’en apprendre davantage sur le fonctionnement de la vie sur Terre, ou Biosphère 1, mais aussi de déterminer s’il était possible d’envisager la construction d’un tel environnement ailleurs dans l’univers. Assez extraordinaire, l’initiative n’en est pas moins curieusement tombée dans l’oubli, après avoir été presque entièrement discréditée. Arrive Spaceship Earth, un documentaire de Matt Wolf qui fonctionne à la fois comme un (fascinant) voyage dans le passé et une entreprise de réhabilitation.

Quand on écrit « voyage dans le passé », on n’entend pas simplement un retour dans les années 1990, mais bien jusqu’à la fin des années 1960, à San Francisco. Kathelin Gray, 17 ans, croise un nouveau voisin, John Allen. Et de lui expliquer qu’elle voudrait faire la même chose que les gens dans le roman Le mont Analogue, de René Daumal, où une bande d’amis part en quête d’une légendaire montagne. « OK, faisons ça », rétorque Allen, un être, on le découvrira, très charismatique.

D’une certaine manière, c’est ce qu’ils firent, divers projets se substituant à la montagne du récit. Rapidement, un noyau dur, une véritable commune quoi qu’en disent les principaux intéressés, se forma. Vint d’abord une troupe de théâtre expérimental, dont les préceptes continuèrent à imprégner toutes les aventures subséquentes du groupe, puis l’achat d’une terre et la mise sur pied d’un ranch autosuffisant.

Après quoi, John Allen voulut migrer vers un autre défi. S’ensuivit la construction d’un bateau sur lequel le groupe fit le tour du monde, établissant ici et là commerces et sociétés. « Nous étions très pragmatiques », précisera Marie Harding, qui épousa Allen.

C’est au cours de ces pérégrinations que John Allen attira l’attention du milliardaire Ed Bass. « Ed achetait des terrains que nous développions ensuite pour leur donner de la valeur », résume-t-on. En branle à partir de 1986, le projet Biosphère 2 commença à germer des années auparavant, avec pour modèle le film de Douglas Trumbull Silent Running, dans lequel Bruce Dern incarne un botaniste qui veille au grain dans une immense serre spatiale. Et il y avait ces recherches un peu marginales sur un nouveau phénomène suggérant un réchauffement climatique, qui les intriguaient tous…

Avec Bass comme bâilleur de fonds, on aura compris que Biosphère 2, en dépit de ses visées scientifiques, ne relevait pas de la NASA. Des experts furent sollicités, mais des erreurs survinrent, des désaccords en coulisses également… Avec le temps, Biosphère 2 se mua en cirque médiatique.

À terme, Ed Bass écarta John Allen et confia la direction à… Steve Bannon. Oui, ce climatosceptique-là.

Trop et pas assez

Tout ce volet est passionnant, car empreint de mystère. En effet, outre l’apparition a posteriori stupéfiante de Bannon dans l’équation, des données furent détruites ou cachées. Hélas, le documentaire s’y attarde très peu, Matt Wolf ayant privilégié dans son approche chronologique classique l’avant plutôt que l’après, voire le pendant.

Divisé en trois actes nets, Spaceship Earth passe ainsi les presque 40 minutes que dure le premier acte à retracer le parcours du groupe en amont du développement de Biosphère 2. L’élaboration et la mission viennent ensuite, mais après les trésors de détails exhumés auparavant, ce qui s’annonçait quand même comme le sujet du film paraît n’intéresser que modérément le cinéaste, qui enchaîne trop vite, au troisième acte, avec les lendemains amers.

Par ailleurs, si Matt Wolf revient sur la discorde au sein du conseil d’administration, on n’entend guère parler des tensions rapportées parmi les « confinés » eux-mêmes. Bref, le portrait de famille idyllique fait tiquer (à l’instar de la musique romantico-épique).

Malgré ses défauts, toutefois, Spaceship Earth constitue un compte rendu important d’une odyssée humaine qui, on ne peut qu’en convenir, recul aidant, méritait mieux que d’être tournée en dérision. La crise climatique étant ce qu’elle est, John Allen, Kathelin Gray, Marie Harding et consorts ne font plus tant figure de rêveurs que de visionnaires. Ou de pragmatiques, tiens.

 

Spaceship Earth (V.O.)

★★★ 1/2

Documentaire de Matt Wolf. États-Unis, 2019, 114 minutes. Présentement en vidéo sur demande.