Quel rôle l’ONF doit-il jouer pendant la pandémie?

John Grierson (à droite) examine des affiches produites pour la Commission de l’information en temps de guerre, en 1944. «Grierson et l’ONF ont été infatigables au service des Canadiens» pendant les années de guerre, souligne la lettre de Tom Perlmutter.
Photo: Source Office National du film John Grierson (à droite) examine des affiches produites pour la Commission de l’information en temps de guerre, en 1944. «Grierson et l’ONF ont été infatigables au service des Canadiens» pendant les années de guerre, souligne la lettre de Tom Perlmutter.

« Nous sommes au milieu d’un événement cataclysmique sans précédent. Que peut faire une institution culturelle comme l’ONF [Office national du film] pour faire la différence ? » Dans une lettre ouverte envoyée mercredi, Tom Perlmutter dit sa déception face à ce qu’il considère comme une inaction de l’organisme dont il a été président de 2007 à 2014.

Qu’est-ce que « l’ONF a à dire aux Canadiens en situation de confinement, vivant dans l’incertitude et soucieux de leur avenir physique et économique ? » demande-t-il plus loin. Sa réponse est on ne peut plus directe : « Rien. »

« Rendez-vous sur le site de l’ONF ou sur sa chaîne YouTube, et vous aurez l’impression de vous replonger dans un pays imaginaire anodin aux allures des années cinquante, écrit-il. La pandémie qui touche chacun de nous n’existe pas là-bas. »

Entré à l’Office national du film à titre de directeur de programme anglais en 2001, M. Perlmutter a notamment instauré la plateforme de webdiffusion onf.ca. Le fait de ne pas y voir plus de références aux événements récents le trouble. « Avec la culture, ce qui est important, c’est de répondre à ce qui se passe autour de nous, explique-t-il au bout du fil. Ça me déchire que l’ONF ne joue pas un rôle plus important en ce moment. »

Président actuel de l’organisme, Claude Joli-Cœur réplique que l’ONF continue sa mission. Qu’entre le 13 mars et le 28 avril, 15 films ont été mis en développement et 15 autres ont atteint l’étape de la production. Mais, selon lui, la couverture de la crise au quotidien, elle, demeure l’apanage des médias. « Les gens sont confinés. Ils vivent une détresse, ils sont inquiets, ils font face à des enjeux économiques et ils sont bombardés d’information sur la pandémie par des réseaux d’information en continu, énumère-t-il. Notre contenu, nous l’amenons dans une perspective de réflexion sur la société canadienne. Et pas uniquement sur la COVID-19. »

Je suis sûr que le fondateur, John Grierson, aurait été une présence visible pendant cette pandémie. Il aurait été un personnage, comme Winston Churchill.

C’est dans cette optique, rappelle-t-il, que l’ONF a rendu ses ressources d’apprentissage en ligne gratuites pour les enfants et les enseignants. L’achalandage du site a triplé à 25 000 visionnements par jour.

Ce n’est pas le contenu en ligne qui constitue un souci, estime pour sa part Tom Perlmutter. « Il y a toujours des choses intéressantes sur le site, les films tels quels. Mais c’est dans les moments de crise que l’ONF devrait réellement être là pour faire des choses que les autres organismes ne peuvent pas faire. Ce qui me frappe, c’est qu’il y a de petites sociétés, des individus qui font tant de choses avec peu de moyens. À l’ONF, je ne vois pas ça. »

L’ex-président propose des idées. Un appel aux Canadiens à envoyer de courtes vidéos sur leur vie pendant la pandémie. Une plateforme pour partager leurs histoires. Des courts métrages d’animation pour véhiculer les messages importants sur la distanciation sociale, l’auto-isolement, le lavage des mains.

Du côté de l’ONF, on répond que ce type de vidéos relève davantage de la Santé publique. « C’est vrai qu’à l’époque où l’ONF était le seul média qui existait, il y aurait eu de tels projets, concède M. Joli-Cœur. Mais il y a tellement de production de contenu lié aux questions de salubrité en ce moment que l’on ne pourrait même pas s’inscrire là-dedans. »

L’influence de Grierson

C’est avec passion que Tom Perlmutter évoque les débuts de l’organisme culturel né en 1939. « Je suis sûr que le fondateur, John Grierson, aurait été une présence visible pendant cette pandémie. Il aurait été un personnage, comme Winston Churchill. Il aurait inspiré les gens, les aurait intéressés à la création. »

Claude Joli-Cœur aussi pense à John Grierson. « Il est une source d’inspiration pour tous les employés de l’ONF. Reste qu’on s’inscrit aujourd’hui dans un écosystème extrêmement chargé. Nous ne pouvons pas aborder notre rôle de la même façon qu’on le faisait dans les années où Grierson était commissaire, de 1939 à 1945. »

M. Perlmutter n’est pas d’accord. Il aimerait voir maintenant, pas dans quelques mois, des histoires du quotidien des Canadiens. « Des héros oubliés. » « Des histoires qu’on ne voit pas ailleurs. »

 

Il mentionne le site Web thelocal.to, à Toronto, qui livre des récits du confinement. Sur cette ado habituellement studieuse qui a perdu sa motivation. Cette mère qui n’a pas accès à Internet et qui ne sait comment enseigner à ses filles alors que les bibliothèques sont fermées. « Quand je veux voir ce qui se passe dans le pays, je dois aller sur YouTube ou sur toutes sortes d’autres sites, dit Tom Perlmutter. Ce n’est pas vers l’ONF que je vais, parce que ça n’y existe pas. »

Ça n’existe pas encore, réplique Claude Joli-Cœur. Pour faire du cinéma, il faut du recul, explique-t-il. « Nous ne sommes pas dans l’instantané. Nous ne voulons pas nous noyer dans une avalanche d’information. Les œuvres que nous développons auront une pérennité. Parce qu’elles auront une perspective. »

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