«Le Château»: la vieillesse en face

Madeleine Ducharme-Desjardins, en bas à gauche, échange avec ses amies et avec son fils Denys Desjardins lors du tournage du documentaire «Le Château».
Photo: Dominic Desmeules Madeleine Ducharme-Desjardins, en bas à gauche, échange avec ses amies et avec son fils Denys Desjardins lors du tournage du documentaire «Le Château».

Denys Desjardins a une caméra dans l’œil. Et cet œil, il le pose sur les êtres qui lui sont le plus chers. Parmi eux, il y a sa mère, Madeleine Ducharme-Desjardins, décédée il y a un mois, vraisemblablement de la COVID-19, au CHSLD Notre-Dame-de-la-Merci. Dans les années précédant son décès, il l’a suivie dans sa vieillesse et son déclin, qui sont au cœur du puissant documentaire Le Château.

Le château, c’est le Château Beaurivage, une résidence privée pour personnes âgées de Montréal, où Madeleine a déménagé il y a environ huit ans. Elle vit alors dans un trois pièces et demie, pour personnes autonomes, où elle espère bien rester jusqu’à la fin de ses jours. Mais la vie n’est pas si simple. Et le Château deviendra un enfer lorsque Madeleine devra quitter cet appartement pour un une pièce pour personne moins autonome, puis pour l’urgence, avant d’aller mourir en CHSLD.

« On passe d’un château de rêve à la Walt Disney à une espèce de cauchemar, parce que l’administration de la résidence rejette ma mère jusqu’à la fin », dit le cinéaste en entrevue.

Chez les personnes âgées, tout déménagement provoque une perte de repère. Madeleine Ducharme-Desjardins croyait pouvoir rester chez elle « à la vie, à la mort ».

« Ma mère s’est trompée, dit le cinéaste. Elle a pris une résidence pour personnes âgées pour un CHSLD. »

C’est parce qu’il était un proche aidant de sa mère, très familier de son environnement — il a d’ailleurs déjà été préposé aux bénéficiaires —, que Denys Desjardins a pu obtenir l’autorisation de filmer au Château Beaurivage. Et le documentaire, qui voulait d’abord se pencher sur la vieillesse et sur cette résidence privée pour personnes âgées, a vite pris pour personnage principal la propre mère du cinéaste.

« J’étais en recherche volontaire et involontaire, mais quand ma mère s’est mise à avoir de plus en plus de pertes cognitives, il m’est apparu de plus en plus urgent » de la filmer, dit-il.

Dans le film, on voit cette femme perdre graduellement la mémoire, s’accrocher pour se souvenir du nom de ses enfants, jusqu’à ne plus savoir où elle est du tout.

Le témoignage de Denys Desjardins ne se termine pas là. Il a entamé un second film sur le sujet, intitulé J’ai placé ma mère , qui se poursuit au CHSLD alors que Le Château se termine au moment où sa mère quitte le Château Beaurivage.

Pour Denys Desjardins, il était tout naturel de filmer le déroulement de la vieillesse maternelle, lui dont le père a gravé l’enfance sur une série de films de famille amateurs tournés à la caméra super 8. Passionné de cinéma-vérité, il a traîné sa caméra, pour capter chaque instant de la vie maternelle, jusqu’à l’urgence de l’hôpital, où c’est pourtant interdit.

« Les personnes âgées et malades sont mal perçues. Alors, on les cache et elles finissent par disparaître » de l’espace public, dit-il.

Une affaire de gros sous

Ce que Denys Desjardins dénonce en entrevue, c’est moins la gestion particulière de la résidence du Château Beaurivage, où les conditions demeurent bonnes pour les personnes autonomes, que toute l’industrie et le système qui tournent autour de la vieillesse au Québec. D’ailleurs, le Château Beaurivage lui-même a changé de propriétaire pendant le séjour de Madeleine Ducharme-Desjardins, pour passer aux mains de Chinois. « Il y a une affaire de gros sous dans tout ça », dit-il.

Denys Desjardins parle entre autres des subventions, initialement destinées aux proches aidants des personnes de plus de 70 ans, qui sont récupérées par les résidences privées, où chaque bain, chaque repas, est facturé. « Tout marche à la carte. C’est ça, le privé », dit-il.

Pendant ce temps, ces subventions, qui peuvent dépasser 740 $ par mois, selon lui, échappent au secteur des services à domicile, qui se trouve ainsi éliminé. « À mon avis, il faudrait revoir ce système, parce que cela a un effet pervers sur l’aide à domicile. »

Le CHSLD, où se déroulera vraisemblablement le prochain film de Denys Desjardins, est quant à lui un milieu paradoxalement « inhospitalier ». « Ma mère n’a pas eu une fin de vie heureuse », constate-t-il, un trémolo dans la voix. Dans ce milieu où la moyenne d’âge est de 88 ans, et où il y a « beaucoup de couches à changer », 80 % de la main-d’œuvre provient de l’immigration haïtienne. S’il y a beaucoup d’amour et de bonne volonté sur les étages, les préposés sont constamment débordés. « Quand on est mieux payé, on est mieux considéré », remarque-t-il.

Les derniers jours de Madeleine Ducharme-Desjardins se sont déroulés en pleine crise de la COVID-19.

« On s’est mis à voir des préposés aux bénéficiaires qu’on n’avait jamais vus », dit-il. Alors que sa mère était très en forme quelques jours auparavant, elle s’est mise à souffrir de problèmes pulmonaires et a été transférée aux soins palliatifs, ce qui a permis à ses proches de passer 72 heures à ses côtés. Bien qu’elle ait eu de nombreux symptômes de la COVID-19, on n’a pas diagnostiqué cette maladie. « Ma mère n’était pas une priorité », dit le cinéaste.

Avant de mourir, elle avait beaucoup maigri, elle qui avait pourtant assisté, toute pimpante, à la première du film Le Château, le 4 mars dernier, aux Rendez-vous du cinéma québécois.

Comme bien d’autres familles du Québec, sa famille est dans l’impossibilité de célébrer ses funérailles et de faire son deuil convenablement.

Ce deuil, c’est à travers son film, qui rend hommage à sa mère, que Denys Desjardins tente aujourd’hui de le faire. « Le cinéma, c’est un outil de mémoire », dit-il. C’est aussi un moyen de regarder la vieillesse en face.

 

En VSD sur Illico dès le 5 mai, puis sur les autres plateformes dès le 19 mai.

Le Château

Denys Desjardins, Canada, 72 minutes