Cinéma parano

Dans «À cause d’un assassinat» (The Parallax View; 1974), un reporter (Warren Beatty) découvre qu’une organisation secrète se spécialise dans les assassinats politiques.
Photo: Paramount Pictures Dans «À cause d’un assassinat» (The Parallax View; 1974), un reporter (Warren Beatty) découvre qu’une organisation secrète se spécialise dans les assassinats politiques.

Ces jours-ci, les réseaux sociaux sont saturés de théories du complot quant à la nature, voire à la réalité, de la COVID-19. À coup sûr exacerbée par le confinement, cette propension à subodorer mensonges et duperies derrière les faits présentés par les autorités ne date toutefois pas d’hier. Pour autant, il est sain de questionner avant d’opiner : les médias sont entre autres là pour ça. Dans les films, la méfiance est souvent bonne conseillère. Quoique les protagonistes paient généralement cher leur incrédulité envers la version officielle dans la veine dite paranoïaque du cinéma américain, qui connut ses belles heures durant les années 1960-1970.

C’est la hantise du communisme et l’inquiétude liée à la guerre froide qui vinrent nourrir le cru initial. Premier film d’un triptyque paranoïaque réalisé par John Frankenheimer, Un crime dans la tête (The Manchurian Candidate ; 1962) contribua à définir le genre. Un faux héros de guerre qui a eu le cerveau lavé (Lawrence Harvey), une mère qui complote contre la démocratie (Angela Lansbury) et un vétéran qui enquête (Frank Sinatra) ; d’après un roman de Richard Condon réadapté par Jonathan Demme en 2004.

Campé dans un futur proche, Sept jours en mai (Seven Days in May ; 1964) voit un général convaincu que l’Amérique va à vau-l’eau (Burt Lancaster, s’inspirant du général ultraconservateur Edwin Walker) fomenter un coup d’État dont auront vent un colonel (Kirk Douglas) et le président (Fredric March). Dans L’opération diabolique (Seconds ; 1966) Frankenheimer appliqua son approche visuelle saisissante aux agissements d’une organisation secrète affirmant pouvoir donner à un homme en crise existentielle (Rock Hudson) une deuxième vie.

Ici, un aparté s’impose. Car s’il est indéniable que l’affolement communiste et la guerre froide sont des composantes intrinsèques de la fiction paranoïaque, on peut aussi se demander quelle incidence eurent deux autres facteurs sociohistoriques majeurs : la deuxième vague du féminisme amorcée par la publication de The Feminine Mystique, de Betty Friedan, en 1963, et la lutte pour les droits civiques menée par Martin Luther King Jr., qui prononça son discours I Have a Dream la même année.

Quel rapport ? Eh bien, le fait est que tous ces événements contribuèrent à transformer une société aux diktats jusque-là entièrement régulés — c’est un fait — par des hommes blancs. Or, dans les films emblématiques du cinéma paranoïaque mettant en scène ces derniers, la peur croissante d’être sous l’emprise de forces invisibles domine. En tenant compte du contexte global, n’est-il pas permis d’y voir une réaction inconsciente de la frange mâle caucasienne, souveraine en production cinématographique également, qui ne craint pas tant d’être contrôlée que de perdre le contrôle ?

 
Photo: Criterion Collection Dans «L’opération diabolique», Frankenheimer appliqua son approche visuelle saisissante aux agissements d’une organi-sation secrète affirmant pouvoir donner à un homme en crise existentielle (Rock Hudson) une deuxième vie.

La trilogie Pakula

Quoi qu’il en soit, la décennie suivante fut tout aussi tumultueuse. En 1971, la publication des Pentagon Papers, qui révélaient qu’on avait menti aux Américains au sujet de l’implication politique des États-Unis au Vietnam avant la controversée guerre, alimenta les soupçons vis-à-vis de la sphère politique : Steven Spielberg en tira le film Le Post (The Post ; 2017).

Ce, en amont du scandale du Watergate, qui culmina en 1974 par la démission du président Richard Nixon.

En résulta un désenchantement généralisé dont rendit compte avec maestria Alan J. Pakula. Sorti en 1971, Klute lança le deuxième cru et introduisit l’un des éléments fétiches du cinéma paranoïaque des années 1970 : l’écoute électronique. Ce dont use un détective privé (Donald Sutherland) qui tente d’identifier un assassin avec l’aide d’une call-girl que ce dernier épie (Jane Fonda, lauréate d’un Oscar pour ce rôle qui, dit-elle, l’aida à devenir féministe).

Puis vint À cause d’un assassinat (The Parallax View ; 1974), où un reporter découvre qu’une organisation secrète (rebelote) se spécialise dans les assassinats politiques. Dans Les hommes du président (All the President’s Men ; 1976), on assiste à l’enquête journalistique de Carl Bernstein (Dustin Hoffman) et Bob Woodward (Robert Redford) à propos du scandale du Watergate, qui impliqua la tentative ratée de mettre sous écoute (bis) les bureaux du Comité national du Parti démocrate.

 
Photo: Paramount Pictures Dans «Marathon Man», un doctorant en histoire (Dustin Hoffman) croise la route d’un criminel nazi (et dentiste dilettante). Le pauvre apprendra que son propre frère est en réalité un agent secret.

Sous surveillance

Pas en reste, Francis Ford Coppola apporta une fascinante contribution au genre avec Conversation secrète (The Conversation ; 1974). Le concept d’écoute électronique y atteint son paroxysme puisque le protagoniste est un expert en surveillance (Gene Hackman) qui croit avoir intercepté une allusion à un meurtre. Influence revendiquée de Coppola, Blow Up, de Michelangelo Antonioni, où un photographe tente de déterminer s’il a capté un homicide, inspira un autre chef-d’œuvre : Éclatement (Blow Out ; 1981), de Brian De Palma, où un preneur de son pour le cinéma enregistre la preuve d’un assassinat politique dont les circonstances rappellent l’incident de Chappaquiddick, lors duquel la négligence de Ted Kennedy, un des frères de JFK, coûta la vie à une jeune femme qui périt noyée dans la voiture du sénateur.

Les autorités qui dissimulent, tuent, contrôlent en coulisse ou alors sont infiltrées par des intérêts étrangers constituent autant d’enjeux récurrents dans le cinéma de paranoïa américain. En témoignent encore Les trois jours du Condor (Three Days of the Condor ; 1975) de Sydney Pollack et Le coureur de marathon (Marathon Man ; 1976) de John Schlesinger. Avec son analyste de la CIA traqué (Robert Redford) voulant comprendre pourquoi on a exécuté son équipe, le film de Pollack désigne un ennemi exotique avant de révéler une conspiration ourdie de l’intérieur.

Chez Schlesinger, un doctorant en histoire (Dustin Hoffman) croise la route d’un criminel nazi (et dentiste dilettante). Le pauvre apprendra que son propre frère est en réalité un agent secret. Fait intéressant, leur père se suicida jadis après avoir été inquiété par le Comité des affaires antiaméricaines du sénateur McCarthy : entre les années 1960 et 1970, la boucle est bouclée. Vraiment ?

Et si la période anxiogène actuelle, marquée chez nos voisins du sud par un déni de la pandémie et des cris à l’atteinte à la liberté, engendrait un troisième cru de cinéma paranoïaque ?

La plupart des films cités sont disponibles en VSD sur iTunes, Amazon, Criterion Channel, Illico, Bell, YouTube.

Les profanateurs : ces précurseurs

Paru en 1956, L’invasion des profanateurs de sépultures (Invasion of the Body Snatchers ; 1956) est un précurseur du film paranoïaque américain. À partir du roman de Jack Finney, Don Siegel offrit (bien qu’il s’en défendît) une métaphore sinistre du maccarthysme et de l’hystérie collective ayant prévalu durant cette période où l’on voyait des communistes partout. Lesquels communistes sont représentés par des doubles extraterrestres dénués d’émotions, de personnalité : des « pod-people » qui prennent la place des humains. Aujourd’hui, une petite ville, demain, le monde. Trois autres adaptations furent produites. Celle de Philip Kaufman, L’invasion des profanateurs (Invasion of the Body Snatchers ; 1978), est brillante. Autre temps, autre peur : cette fois, le fait que ces doubles se développant dans des cosses fleurissent (littéralement) dans la très anticonformiste San Francisco, suggère que la génération du flower power a fini par se conformer. Dans la tout aussi intelligente version d’Abel Ferrara, Body Snatchers (1994), l’action est confinée à une base militaire où les soldats passent de pantins de l’état à marionnettes extraterrestres, avec au centre une cellule familiale de civils qui éclate. Rendu incohérent par l’ingérence du studio, L’invasion (The Invasion ; 2007), d’Olivier Hirschbiegel, a ceci d’intéressant que le conformisme découle désormais d’un virus extraterrestre.

Autres suggestions paranos

L’affaire pélican (The Pelican Brief ; 1993), d’Alan J. Pakula. Ou lorsqu’une étudiante en droit (Julia Roberts) met le doigt sur la cause véritable des meurtres de deux juges de la Cour suprême. Devrait-on plutôt parler de la tétralogie paranoïaque de Pakula ?

 

Capricorne un (Capricorn One ; 1978), de Peter Hyams. Ou lorsque la NASA simule une mission sur Mars et qu’un astronaute (James Brolin) tente de divulguer la supercherie.

 

Jouer avec la mort (The Game ; 1997), de David Fincher. Ou lorsqu’un millionnaire blasé devient le héros, ou la victime, d’un vaste « jeu » qui met sa vie sens dessus dessous.

 

Morts suspectes (Coma ; 1978), de Michael Crichton. Ou lorsqu’une médecin qui ne s’en laisse pas imposer (Geneviève Bujold) met au jour un trafic d’organes dans un contexte hospitalier très macho (tiens donc).

 

Complot mortel (Conspiracy Theory ; 1997), de Richard Donner. Ou lorsqu’un chauffeur de taxi pas si parano (Mel Gibson) est convaincu qu’une avocate (Julia Roberts) est en danger. Abonnée au thème, l’actrice est aussi la vedette de la série Homecoming (2018).

François Lévesque