«The Booksellers»: la passion du livre

Dans l’imaginaire collectif, le bibliophile est souvent associé à l’image peu flatteuse du « rat de bibliothèque ». Dans le roman Le club Dumas d’Arturo Pérez-Reverte, l’aventureux chasseur d’ouvrages anciens Lucas Corso constitue une exception notable. Le documentaire The Booksellers, qui offre une plongée dans le monde parallèle du livre rare en compagnie de celles et ceux qui le peuplent, donne à voir un tel personnage, entre autres passionnés. Réalisé par D. W. Young, le film est à la fois un portrait d’hier à aujourd’hui d’une culture de niche et un état des lieux empreint de nostalgie.

The Booksellers s’ouvre sur des images de pages racornies pleines de vieux caractères et d’augustes gravures, mais surtout sur ces paroles : « Si le livre disparaît, c’est l’Histoire qui disparaît, et avec elle, l’être humain disparaît aussi. » Et de fait, durant l’heure et demie qui suit, alors qu’on sillonne les dédales d’une immense foire du livre rare à New York puis qu’on pousse ensuite la porte de quelques librairies spécialisées encore en activité, plane cette impression que l’on assiste à la fin d’une ère.

On revient donc sur l’âge d’or de la profession de marchands de livres rares, on découvre le parcours de certains… Si la plupart se sont retrouvés là par hasard, d’autres ont hérité de la flamme d’un parent. On pense à ces trois sœurs dont l’entreprise familiale a pu perdurer parce que le père a eu la présence d’esprit naguère d’acheter l’immeuble que convoite aujourd’hui tout ce que New York compte de développeurs. « La raison pour laquelle notre père a réussi à réunir ses trois filles au sein de la librairie, c’est parce qu’il ne nous y a pas poussées en nous disant que c’était son souhait le plus cher », explique l’une d’elles. « Les gens qui apprécient les livres rares sont habituellement aussi rares que les livres eux-mêmes », déclare plus loin un collègue.

De beaux passages plein d’humanité, représentatifs d’un documentaire qui en contient énormément.

Photo: Greenwich Entertainment L’entreprise familiale de ces trois soeurs a pu perdurer parce que le père a eu la présence d’esprit naguère d’acheter l’immeuble que convoite aujourd’hui tout ce que New York compte de développeurs.

La chasse au livre

Or, les temps sont durs pour de tels commerces, qui ne peuvent faire concurrence à Internet, où il est désormais facile de dénicher cette élusive première édition ou cette autre jadis dédicacée par l’auteur à telle célébrité. Car ici, on ne s’attarde pas tant à l’histoire contenue dans le bouquin qu’à l’histoire dudit bouquin. Ou au livre comme objet d’art.

« Collectionner, ça relève de la chasse. Vous cherchez un livre pendant dix ans, vous le trouvez : boom, vous avez votre orgasme puis vous rangez le livre sur une tablette », résume un marchand en une ode à la dimension quasi archéologique qui, selon lui, est absente dès lors qu’on se tourne vers l’achat en ligne.

Pour autant, le documentaire ne prend pas parti, des spécialistes du livre rare, mais aussi des archivistes, détaillant à loisir les avantages du Web.

Plusieurs questions sont en l’occurrence abordées, de la misogynie naguère d’un milieu caucasien centrique à son ouverture récente à des sujets beaucoup plus divers en passant par le rôle de passeurs historiques que finissent par jouer des collectionneurs et collectionneuses. C’est le cas de cette femme qui monte depuis des années une collection exclusivement consacrée aux ouvrages américains écrits par des femmes, laquelle collection inclut des objets fascinants comme une paire de gants ayant appartenu à Annie Oakley. The Booksellers est à cet égard bourré d’anecdotes formidables.

Hélas, le film manque un peu de cohésion à force d’apartés, de détours, et à force de vouloir ratisser trop large. Il reste qu’au final l’ensemble demeure assez captivant, que l’on soit, ou non, un rat de bibliothèque.

The Booksellers (V.O.)

★★★ 1/2

Documentaire de D. W. Young. États-Unis, 2019, 99 minutes. En VSD au cinéma du Parc.