«Never Rarely Sometimes Always»: un corps à soi

L’actrice Sidney Flanigan brille par l’intériorité de son jeu dans son interprétation de l’héroïne, Autumn.
Photo: Focus Features L’actrice Sidney Flanigan brille par l’intériorité de son jeu dans son interprétation de l’héroïne, Autumn.

Autumn, 17 ans, aime chanter. C’est d’ailleurs sur la scène d’une fête communautaire qu’on la rencontre au début du film Never Rarely Sometimes Always. Tout de suite après, c’est une adolescente quasi mutique que l’on retrouve à table auprès de parents fort jeunes mais entourés d’une imposante marmaille. Présente également : Skylar, la cousine et meilleure amie d’Autumn. Toutes deux sont sur le point de vivre une aventure éprouvante qu’elles traverseront ensemble. C’est qu’Autumn est enceinte et, en Pennsylvanie, il lui est impossible d’obtenir un avortement. Direction New York, pour une odyssée où le minimalisme narratif côtoie une acuité psychologique remarquable.

Dévoilé à Sundance et lauréat de l’Ours d’argent à Berlin, Never Rarely Sometimes Always est le troisième long métrage de la réalisatrice Eliza Hittman, qui poursuit en filigrane une fascinante exploration de la jeunesse américaine hors clichés hollywoodiens après It Felt Like Love, dans lequel une adolescente se met en danger en voulant plaire à un garçon, et Beach Rats, où un jeune homme tente de compartimenter, afin de les cacher, ses différents penchants sexuels. L’histoire des deux héroïnes — car Skylar (Talia Ryder) l’est tout autant qu’Autumn (Sidney Flanigan) — de Never Rarely Sometimes Always souscrit aux mêmes préoccupations sociologiques.

La cinéaste mise sur une approche hyperréaliste, sans fard, de même que sur un usage accru des silences. Tout économe soit-il, le scénario n’est pas avare de développements, voire de révélations, puisque c’est dans cette profusion d’échanges muets et de regards parlants qu’Eliza Hittman retourne à l’essence du cinéma. C’est en cela qu’elle fait s’exprimer l’image plutôt que les protagonistes.

Un exemple caractéristique survient au bout de quelques minutes. On voit Autumn se mirer dans la glace, une très légère tension crispant ses traits fins. La caméra descend alors en plan serré, doucement, jusqu’à son ventre à peine rebondi. C’est suffisant pour comprendre qu’elle est enceinte, en dépit de ce que le mot n’a jamais été prononcé. Idem lorsque la réalisatrice filme en gros plan cette marque laissée par le soutien-gorge soudain trop serré d’Autumn : Skylar prend d’instinct conscience de ce qui arrive à sa cousine.

À cet égard, et bien que l’on suive parfois Autumn en solitaire dans son parcours de la combattante, l’observation de la relation entre les deux jeunes filles se révèle aussi importante que la « quête » de l’avortement. En Skylar, Autumn a une alliée de chaque instant, y compris lorsqu’un jeune homme (Théodore Pellerin) fait mine de s’intéresser à la première. À les voir aller, témoin que l’on est de leur profonde complicité, on ne doute pas une seule seconde que, si les rôles étaient inversés, Autumn épaulerait Skylar avec une constance identique.

Brillante Sidney Flanigan

Dans la clinique new-yorkaise où Autumn se présente, d’autres femmes lui offrent aide et empathie, à commencer par cette travailleuse sociale qui lui rappelle : « Peu importe la décision, c’est parfaitement correct, du moment que c’est ta décision. » Dans le contexte où plusieurs États américains, enhardis par la droite chrétienne et ce vent de conservatisme social qui souffle en provenance de la Maison-Blanche, tentent de restreindre l’accès ou d’abolir le droit à l’avortement, ces paroles ne sont pas anodines.

Certes, Autumn est certaine de ne pas vouloir mener cette grossesse à terme, mais en amont, il est des problèmes qu’elle a jusque-là occultés. Au détour d’un questionnaire où elle doit choisir entre « jamais », « rarement », « parfois », ou « toujours » pour clore l’affirmation, d’où le titre, l’intervenante permet à l’adolescente d’extérioriser enfin son désarroi. Ainsi, lorsque la phrase « Il arrive à mon partenaire de me frapper… » est énoncée, Autumn ne répond pas tout de suite, puis elle s’enquiert de l’utilité dudit questionnaire. Vient la phrase « Il arrive à mon partenaire de m’obliger à avoir des relations sexuelles même quand je n’en ai pas envie… », et le masque de détachement d’Autumn tombe avec un mélange de peine immense et de soulagement non moins grand.

En cette occasion, comme dans le reste du film, Sidney Flanigan est absolument brillante, l’intériorité requise ne faisant jamais barrage à une myriade d’émotions. Car ce qui reste en mémoire, c’est le visage de l’interprète d’Autumn : celui du commencement, presque inexpressif, et celui, convulsé de sanglots, de cette séquence clé. Un rappel qu’il ne faut pas se fier aux apparences, qu’une indifférence de façade peut très bien cacher une détresse infinie. À terme, Never Rarely Sometimes Always parvient à faire passer son message, à savoir qu’il revient aux femmes de disposer de leurs corps, sans le moindre didactisme ou excès pamphlétaire. Son éloquence, le film la trouve dans la solidarité et la détermination silencieuses de ses héroïnes.

Never Rarely Sometimes Always

★★★★

Drame social d’Eliza Hittman. Avec Sidney Flanigan, Talia Ryder, Théodore Pellerin. États-Unis, Angleterre, 2019, 101 minutes.