«Bacurau»: au Brésil, un village gaulois

Bacurau, ce microcosme de fierté, de solidarité et de pauvreté, s’anime à la mort d’une matriarche.
Kino Lorber Bacurau, ce microcosme de fierté, de solidarité et de pauvreté, s’anime à la mort d’une matriarche.

La géographie d’un pays en dit parfois beaucoup sur ses fractures socio-économiques. Parlez-en aux Italiens, aux Américains, mais aussi aux Brésiliens. Car à l’exubérance carnavalesque du Sud, symbolisée par Rio, s’opposent les territoires désertiques du Nord, tout particulièrement le Nordeste. C’est au milieu de ces paysages arides que Kleber Mendonça Filho (Aquarius) et Juliano Dornelles illustrent ce schisme, et tant d’autres, dans Bacurau, où les cinéastes John Carpenter, Sergio Leone, et Glauber Rocha pourraient facilement se reconnaître.

À ces nombreux clins d’œil cinéphiliques s’ajoutent des références culturelles car, même si Bacurau se déroule dans un futur proche de notre présent, il est surtout collé aux rituels d’un peuple qui se partage un vaste territoire, mais pas toujours la même façon d’appréhender le monde et ses vicissitudes. Ce n’est pas d’hier non plus que ce coin de pays est marginalisé, le village fictif de Bacurau devenant une triste métaphore : il ne figure sur aucune carte routière, ne reçoit aucun signal téléphonique, et manque cruellement d’eau potable, gracieuseté d’un maire en réélection aux méthodes dignes du pire démagogue.

Ce microcosme de fierté, de solidarité et de pauvreté s’anime à la mort d’une matriarche, prétexte pour mettre en présence les principales figures de ce drame aux accents quasi documentaires, glissant peu à peu dans la fantaisie futuriste (les drones ressemblent à des soucoupes volantes du cinéma paranoïaque des années 1950) jusqu’à l’ultime bain de sang à faire frémir Tarantino. Car la résistance s’organise face au clan ennemi qui prendra du temps à se dévoiler (dirigé par l’unique Udo Kier, dont la seule présence rehausse le degré d’étrangeté), symbole d’un impérialisme yankee de mèche avec les autorités politiques locales – ça, ce n’est pas de la science-fiction…

Entre Pacote (Thomas Aquino), l’ancien caïd repentant dont les faits d’armes circulent partout sur le web, et Lunga (Silvero Pereira), un paria sanguinaire de retour au bercail, les gens du village font preuve d’une créativité étonnante pour contrer la menace, qui semble venir de partout à la fois. Et comptez sur le médecin du village, Domingas (l’incandescente Sonia Braga, en vedette dans Aquarius, et autrefois dans Kiss of the Spider Woman), pour haranguer la foule. Tous nourris d’une méfiance salutaire à l’égard des étrangers — dont deux motocyclistes portant des vêtements aux couleurs si criardes qu’ils pourraient être enfermés pour faute de goût —, tiraillés entre les fortes personnalités qui ont façonné l’esprit de cette communauté, la résistance s’apparente parfois aux meilleurs duels des films de John Ford.

Cette vision du futur repose davantage sur sa dimension politique que technologique. La quincaillerie y est minimale, mais les idéaux pointent vers un avenir qui pourrait tout autant se révéler impitoyable que radieux, à moins de le conquérir par la force. Qu’il s’agisse d’affronter de possibles pénuries d’eau ou des moyens de surveillance parmi les plus intrusifs, Bacurau épingle le courage et l’ingéniosité des moins nantis devant les magouilles et les mensonges des puissants — peu importe leur origine.

Sous le couvert de la fantaisie débridée, des coups de fusil, des bagarres musclées, et des parenthèses anthropologiques, cette chronique dissèque un présent incertain. Celui d’un immense pays, force économique de l’Amérique du Sud, dirigé en ce moment par un homme prêt à défier la science, et le gros bon sens, pour satisfaire ses ambitions personnelles. Jair Bolsonaro a tout intérêt à ne pas s’égarer du côté de Bacurau : le comité d’accueil est fin prêt à le recevoir.

Bacurau

★★★ 1/2

Drame de science-fiction de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles. Avec Thomas Aquino, Sonia Braga, Udo Kier, Silvero Pereira. Brésil-France, 2019, 131 minutes