«Le lac aux oies sauvages»: eaux troubles

Chaque séquence du «Lac aux oies sauvages» est composée et exécutée avec un niveau d’assurance et de maîtrise que l’on voit rarement.
Photo: Memento Films Chaque séquence du «Lac aux oies sauvages» est composée et exécutée avec un niveau d’assurance et de maîtrise que l’on voit rarement.

Il fait nuit, il pleut, et Zhou Zenong se souvient. Il se souvient de ce moment où tout a basculé. Il y revient inlassablement. Ce, au bénéfice de Liu Aiai, lui gangster aux abois, elle messagère auréolée de mystère. C’est en l’occurrence la seconde qui est venue trouver le premier à la demande de son épouse : après qu’il eut accidentellement abattu un policier, la tête de Zhou a été mise à prix tant par les forces de l’ordre que par son propre patron courroucé. Et Liu ? « Baigneuse », autrement dit prostituée, dans le district criminel d’où vient Zhou, elle cherche une porte de sortie. Entre elle et le truand naîtra une alliance de la dernière chance. Dans Le lac aux oies sauvages, Diao Yi’nan reprend à son compte codes et poncifs du film noir dans une œuvre d’une étourdissante virtuosité.

Le lac aux oies sauvages, du nom du quartier chaud d’où arrive Liu et où est restée la conjointe de Zhou, exsude par tous ses pores une atmosphère de sombre mélancolie et de tragédie qui couve. Exquise, la facture de cette production retenue en compétition officielle à Cannes en 2019 ne cesse d’éblouir.

Qu’il s’agisse de tableaux en plans fixes ou de lents panoramiques montrant un personnage en train d’en épier un second pour mieux révéler ensuite, d’un glissement, la présence d’un troisième, chaque séquence est composée et exécutée avec un niveau d’assurance et de maîtrise que l’on voit rarement. Entre autres morceaux de bravoure, on signalera cette virée à mobylettes qui se solde par une décapitation d’un genre inédit.

Ou encore ce passage où Liu se réfugie sous la tente d’une fête foraine désaffectée, avec ce cabinet de magie vétuste, ces paravents en miroir abandonnés là et, surtout, ces silhouettes qui se profilent sur la toile au dehors : ombres potentiellement inquiétantes.

Sans oublier ce point d’orgue au troisième acte lors duquel on assiste à une traque aux joueurs multiples dans les paliers, escaliers et alcôves enténébrées d’un immeuble à logements décati. Saisissant.

Splendide singularité

Quant au scénario, son minimalisme prémédité ne multiplie pas tant les développements qu’il se replie sur lui-même à force de retours en arrière et de voix hors champ relatant ce qui fut ou ce qui est. Il en résulte non pas une complexification, mais une densification narrative fascinante. C’est un récit de nuit et de pluie où la forme tend à se substituer au fond, mais avec une telle puissance d’évocation que l’on ne songerait pas un seul instant à remettre en question ce parti pris.

De la même manière que Zhou dégage cette aura de fatalité commune à tout antihéros de film noir sans toutefois en posséder le machisme, Liu affiche certaines caractéristiques de la femme fatale sans être pour autant subordonnée à l’archétype. Cela participe à l’approche globale de Diao Yi’nan, qui a manifestement beaucoup étudié le film noir, et le néonoir aussi pour le compte. Or, comme on l’indiquait d’emblée, le cinéaste chinois ne se borne pas à reproduire des schémas connus : il se les approprie en un amalgame neuf, cohérent.

Oui, ces omniprésentes averses nocturnes ponctuées de-ci de-là d’éclats de néons rappellent volontiers Blade Runner, variante mémorable de film noir s’il en est, et oui, cette direction photo jouant du contraste de complémentaires rouge-vert sur déplacements de caméra langoureux ramène en tête le souvenir du sublime Les silences du désir, mais c’est justement dans la somme de ses influences multiples que Le lac aux oies sauvages trouve sa splendide singularité.

Le lac aux oies sauvages (V.O., s.-t.f.), Wild Goose Lake (V.O., s.-t.a.)

★★★★

Drame policier de Diao Yi’nan. Chine-France, 2019, 113 minutes. Disponible en VSD sur les sites du cinéma du Parc et du cinéma Moderne.