La nuit des experts en imaginaire

Le poète, écrivain et politicien Gérald Godin voit «Énumération», son poème virulent, être inclus dans le montage soumis à l’ONF.
Photo: Daniel Kieffer / Collections BANQ Le poète, écrivain et politicien Gérald Godin voit «Énumération», son poème virulent, être inclus dans le montage soumis à l’ONF.

La nuit de la poésie 27 mars 1970 est, évidemment, un film sur la poésie québécoise à l’époque de sa première véritable effervescence. « Mais pour nous, c’était aussi un film sur l’imaginaire québécois. Jean-Claude disait : “Nos poètes, c’est nos experts en imaginaire” », se rappelle au bout de fil le réalisateur Jean-Pierre Masse, en évoquant son regretté collègue et ami, Jean-Claude Labrecque.

Les deux cinéastes ne savaient pourtant pas complètement à quoi s’attendre en arrivant au Gesù le 27 mars 1970 au matin, il y a aujourd’hui 50 ans. Jean-Claude Labrecque avait bien sûr assisté à quelques manifestations littéraires — notamment à la Semaine de la poésie, présentée en mars 1968 —, et Masse, lu les recueils de la plupart des poètes participants. Le duo ne pouvait cependant d’aucune manière prédire l’engouement inédit que susciterait cette célébration aujourd’hui mythique, à laquelle 5000 spectateurs se pointent.

Si l’idée d’un long métrage immortalisant le meilleur de la poésie québécoise appartient à Labrecque, c’est au poète Claude Haeffely, organisateur de cette Semaine de la poésie de 1968, que revient celle d’une nuit entière de lectures devant public. Haeffely, ainsi que Gérald Godin et Gaston Miron, contribue largement à l’élaboration de la distribution, bien que Labrecque et Masse se réservent la sélection des poètes qui seront filmés — l’équipe ne disposait que de dix heures de pellicule, pour quatre caméras — et de qui figurera au montage final, qui ne correspond pas à la vraie chronologie de l’événement.

Ce n’est d’ailleurs que lors du montage que Masse, qui avait passé l’essentiel de la nuit à l’extérieur de la salle à résoudre des problèmes divers et à mener des entrevues avec certains participants, entend Speak white pour la première fois. Il apparaît dès lors évident, aux yeux de Labrecque et Masse, que le poème de Michèle Lalonde doit clore le film — « Aucun poète ne pouvait passer après ça » — et que Raôul Duguay et l’Infonie doivent l’ouvrir — « Duguay qui dit : “Une minute de silence pour les poètes”, tu ne peux pas avoir plus beau début que ça. »

La méthode Gilles Carle

Craignant que leur travail soit censuré par l’ONF (qui avait réservé ce sort à On est au coton, de Denys Arcand), Jean-Claude Labrecque et Jean-Pierre Masse excluent d’emblée de La nuit de la poésie 27 mars 1970 toutes les références explicites à des felquistes emprisonnés. « Jean-Claude et moi, on s’était entendu que les deux éléments sur lesquels on ne reculerait pas, c’était Claude Gauvreau et Speak white. On était prêt à le sortir clandestinement, le film, si on nous demandait de les enlever. »

Afin de se munir d’un levier de négociation, le tandem inclut dans le montage qu’il soumet à l’ONF Énumération, un poème sans appel de Gérald Godin fustigeant « les peddlers du fédéralisme enculatif ». La méthode leur avait été suggérée par Gilles Carle, qui plaçait toujours volontairement une erreur dans les publicités qu’il tournait, question de donner aux employés de l’agence qui l’engageaient l’illusion d’être indispensables.

L’accueil réservé au film par la direction de l’ONF se révélera très tiède. Commentaire principal : « On sait même pas c’est qui ce monde-là. » La nuit de la poésie 27 mars 1970 ne sera donc ni censuré (Énumération, contre toute attente, y demeure), ni mis en valeur, et entrera dans la légende un peu plus tard, grâce au réseau des cégeps et des universités.

Fruit de choix esthétiques plutôt radicaux — aucun plan de coupe sur la foule, beaucoup de gros plans, peu de mise en contexte — le documentaire cristallise à jamais la figure de certains écrivains, dont Michèle Lalonde, qui avait d’abord refusé de lire elle-même Speak white (1968). Pressentait-elle qu’elle risquait d’être, pour ainsi dire, avalée par son texte ? « Pour Michèle Lalonde, c’était déjà un vieux poème. Jean-Claude lui a dit : “Tu vas le faire, on va l’enregistrer et tu vas être débarrassée. Tu n’auras plus à le répéter. »

Aujourd’hui âgé de 79 ans, Jean-Pierre Masse parle avec l’enthousiasme d’un jeune premier de son film cinquantenaire, dans lequel il s’est abondement replongé au cours de la dernière décennie, en créant de fascinantes lectures alternatives des nuits de 1970 et 1980 (Chronique de la nuit de la poésie 1970 et Chronique de la nuit de la poésie 1980), permettant d’avoir accès à une partie de ce qui était resté sur le plancher de la salle de montage.

La poésie a-t-elle le pouvoir de transformer le monde ?, lui demande-t-on. « Transformer le monde… je ne dirais pas. Mais la poésie nous transforme nous-mêmes. »